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12 mars 2012

Des bénévoles volent au secours des abeilles

Grâce à des mois de travail, la petite section de Greenpeace Vaud a convaincu la faîtière suisse de lancer une pétition. Il était temps, car les pesticides pourraient décimer la population indigène.

Abeille s'approchant d'une fleur
Au printemps, c'est un vrai plaisir d'observer le ballet des abeilles butineuses. (Photo: Keystone/Urs Flueeler)

Près de 53% de perte entre 1985 et 2007: le bourdonnement autour de la santé des abeilles s’intensifie. La section «abeille» de Greenpeace vient en effet de lancer une pétition pour leur sauvegarde en Suisse. Mais quel dard a donc piqué l’association, d’ordinaire plus prompte à escalader des cheminées qu’à lancer une patiente récolte de signatures? L’étonnement redouble lorsque l’on apprend que, contrairement au mouvement habituel, l’impulsion est cette fois venue de la base des bénévoles. En l’occurrence de Sarah Banderet, membre de la section vaudoise de la multinationale verte. «Oui, désolée», s’excuse en riant cette mère au foyer d’Avenches.

Les abeilles sont menacées par des insecticides particulièrement puissants. (Photo: istockphoto)
Les abeilles sont menacées par des insecticides particulièrement puissants. (Photo: istockphoto)

En charge à 20% de coordonner les visites d’écoles pour le compte de Greenpeace dans toute la Suisse romande, Sarah Banderet est comme beaucoup d’entre nous: elle adore, au printemps, observer les abeilles venir butiner les fleurs. Et peut-être que ses deux enfants de 10 et 12 ans sont grands amateurs de miel, le divin nectar que ces infatigables butineuses produisent sans relâche. Toujours est-il qu’elle se dit que les disparitions répétées de colonies entières constitueraient un très bon thème de campagne pour l’association de défense de la nature. «Ma réflexion a commencé il y a environ un an et demi, fin 2010. J’ai fait des recherches et j’ai été surprise de constater que si le sujet faisait régulièrement les gros titres, pas grand-chose ne bougeait.»

Quinze mois pour monter un dossier d’initiative

Sarah Banderet en parle donc lors d’une réunion bimensuelle de la quinzaine de bénévoles, de tous horizons, actifs dans le canton de Vaud. Rapidement, plusieurs d’entre eux manifestent leur intérêt, et un petit «groupe abeilles» se forme. «Moi qui ai choisi d’exprimer mes convictions au sein de Greenpeace pour son côté «punchy», je me retrouvais avec la nécessité de constituer un dossier sérieux et documenté si je voulais avoir le soutien de la centrale suisse.»

J’ai suivi un cours d’apiculture pour montrer que je savais de quoi je parlais.
- Sarah Banderet, initiante


Et encore, la charge de travail dépasse ses prévisions. Soit des heures et des heures de recherche, de consultation de spécialistes et autre recension d’enquêtes internationales, qui prendront donc une quinzaine de mois. «Nous avons même suivi un cours d’apiculture, puis installé une ruche au Jardin botanique de Lausanne, histoire de montrer que l’on savait de quoi on parlait.» Lancée début février avec le soutien de l’association Kokopelli (qui milite pour la préservation et la diversité des semences), la récolte de signatures vise les 60 000 paraphes, en ligne mais aussi grâce aux stands qui seront installés durant les marchés. «Les autres groupes régionaux vont nous aider, y compris en Suisse alémanique», se réjouit Sarah Banderet.

Que demande le texte? «L’application du principe de précaution avec un moratoire d’une décennie sur les pesticides dont la toxicité sur les abeilles est démontrée. En particulier les fipronil et les néo-nicotinoïdes», explique la militante. Soit des insecticides particulièrement puissants qui se retrouvent dans le pollen et qui contaminent les ruches. Dans la foulée, la pétition aimerait une homologation plus transparente de ces produits. «Comme ils n’ont été introduits que dans les années 90, nous manquons de recul. Plusieurs études concluent à leur dangerosité, nous aimerions bien que des organismes indépendants et mandatés par la Confédération nous démontrent le contraire.» Utopique? Pas pour le groupe abeilles vaudois, qui rappelle que plusieurs pays, dont la France, l’Allemagne ou l’Italie, ont déjà interdit momentanément ou définitivement l’utilisation de certaines de ces molécules sur des cultures données.

Evidemment, il n’est pas besoin d’être devin pour imaginer que les cultivateurs, principaux utilisateurs de ces produits, risquent de ne pas apprécier. «Nous n’avons pourtant rien contre eux, s’empresse d’ajouter Sarah Banderet. D’ailleurs, ils se montrent souvent eux-mêmes conscients du problème, mais regrettent de manquer d’alternative pour préserver leurs cultures.»

Les pesticides partiellement en cause

Sarah Banderet (ici 2e depuis la gauche) a réuni quelques militants pour rédiger l'initiative demandant de protéger les abeilles. (Photo: Greenpeace)
Sarah Banderet (ici 2e depuis la gauche) a réuni quelques militants pour rédiger l'initiative demandant de protéger les abeilles. (Photo: Greenpeace)

A Daillens (VD), Franck Crozet acquiesce. Cet inspecteur cantonal des ruches vaudoises fait partie des personnes consultées par Greenpeace Vaud. Etant un des rares apiculteurs professionnels de la région, il sait bien sûr «que les pesticides épandus dans les champs ne constituent qu’une partie du problème de la mort de nos abeilles. Mais une partie non négligeable.» D’autant, note-t-il, que si l’on sait que les résidus de certains pesticides sont mauvais pour nos butineuses, l’on ignore encore si leur présence dans le nectar des plantes ou l’eau de sudation du maïs «ne provoque pas un cocktail plus dévastateur encore».

Beaucoup d’apiculteurs n’annoncent pas, ou seulement en partie, leurs pertes.
- Franck Crozet, inspecteur cantonal des ruches vaudoises

Pour ce passionné de longue date, l’individualisme chevillé à la passion de l’apiculteur amène sûrement à une sous-estimation des pertes. «Beaucoup ne les annoncent pas, ou seulement en partie. Au printemps 2006, lorsque la moitié de mes colonies sont mortes, j’ai fait remonter l’information et enjoint mes collègues d’en faire de même.» Message passé en tout cas de l’autre côté de la plaine du Rhône: le président de la Fédération valaisanne d’apiculture vient de déclarer des pertes exceptionnellement élevées, de l’ordre de 40% à 60% des colonies.

D’ordinaire, le pourcentage normal tournerait autour des 10%. Et l’hiver 2007/2008, avec 22% de disparition, avait déjà été considéré comme inquiétant (chiffres identiques au niveau national pour l’hiver précédent, 2006/2007, soit 31 000 colonies perdues).

L’ennemi désigné est le varroa, un acarien parasite qui désormais non seulement suce le sang des abeilles, mais en plus leur inocule un virus. Vivant en grappe dans la ruche durant la saison froide, les insectes mellifères sont décimés. «Et comme la reine arrête de pondre durant la saison froide, explique Franck Crozet, les naissances ne peuvent pas compenser les morts en surnombre.»

Certaines plantes perdront leur pollinisateur sans les abeilles

Pourquoi les abeilles sont-elles devenues aussi sensibles à ces acariens? «Plusieurs recherches scientifiques démontrent que c’est l’exposition aux pesticides, même à faibles doses, qui les rend plus fragiles aux virus comme aux parasites», note Sarah Banderet.

Chose certaine, en tout cas, la mort des abeilles ne devrait pas concerner que les producteurs ou les amateurs de miel: les arbres fruitiers, notamment, perdent ainsi leurs pollinisateurs. «Sur cent espèces végétales qui fournissent 90% de la nourriture dans le monde, termine Sarah Banderet, plus de septante sont pollinisées par les abeilles.»

Auteur: Pierre Léderrey