Archives
28 novembre 2016

Les cavalières ailées

L’équipe de voltige équestre de Montmirail (NE) a été sacrée championne d’Europe junior cet été au Mans (F). Le secret de la réussite de ces intrépides voltigeuses de la région des Trois-Lacs: de la passion et du travail, beaucoup de travail.

Les filles s'entraînent dans le manège
Malgré un abri tout relatif contre les intempéries, c’est toujours la passion pour la voltige qui l’emporte.

Montmirail (NE), un domaine coincé entre le canal de la Thielle et l’axe autoroutier reliant Bienne à Neuchâtel. C’est là que s’entraîne l’équipe de voltige équestre du manège Don Camillo, celle-là même qui a remporté, en août dernier au Mans (F), les championnats d’Europe junior de la discipline. Une première suisse dans l’histoire de ce sport méconnu mais spectaculaire, qui allie la gymnastique à l’équitation.

Il est 15 h 50. La coach Mirjam Degiorgi attend de pied ferme ses protégées, qui viennent toutes de la région des Trois-Lacs.

Nous sommes la seule équipe bilingue du pays»,

précise cette ancienne compétitrice qui s’exprime avec aisance dans les deux principales langues nationales. Carine Vidal, Sybille Römer, Leoni Ziegelmüller, Sira Berghuis, Samira Garius, Laure et Maud Rochaix arrivent quelques minutes avant le début de l’entraînement.

Un échauffement bienvenu

Ces filles âgées entre 11 et 18 ans sautent à la corde pour s’échauffer. «Elles démarrent normalement par un footing, mais là, le temps est vraiment trop mauvais.» A l’extérieur, il pleut à verse et la température avoisine les 8 degrés. Il ne fait d’ailleurs guère plus chaud dans la grange, un véritable nid à courants d’air, qui leur sert de salle d’exercices.

Mirjam Degiorgi enclenche le «Movie», un cheval mécanique d’entraînement, qui se met à galoper sur place. Pendant qu’une voltigeuse grimpe sur celui-ci et enchaîne les figures acrobatiques, les autres font leurs gammes sur des tapis de gym, des barres parallèles et un cheval d’arçons. Leurs silhouettes graciles se découpent en ombres chinoises dans le faisceau des deux puissants spots qui illuminent les lieux.

La séance est rythmée par la respiration du soufflet qui anime le cheval mécanique ainsi que par la voix claire de l’entraîneur qui corrige et encourage ses poulains: «Tu passes bien sur le côté, mais tes jambes doivent être plus droites. Encore une fois comme ça. Voilà!»

Les filles en train de s'entraîner sur les engins spéciaux.
Des outils d’entraînement spécifiques permettent de simuler la situation
et de se préparer au mieux aux multiples exigences de ce sport particulier.

Il n’y a pas de temps morts, les sportives sont concentrées à 100%. Il arrive bien sûr qu’un éclat de rire résonne sur les murs froids de cet ancien bâtiment agricole… le sérieux n’empêchant pas la bonne humeur.

La première partie de l’entraînement s’achève sur une démonstration du programme libre qui a permis à ces cavalières ailées de s’imposer lors des derniers championnats d’Europe de voltige. Seule, à deux et parfois même à trois sur une selle qui oscille avec la régularité d’un métronome, elles interprètent à la perfection une chorégraphie réglée comme du papier à musique. Félines, elles virevoltent et ondulent sur des tubes du groupe Fauve. Epoustouflant.

Solidaires entre elles

«Les filles se connaissent depuis deux ans et s’entendent très bien, il règne ici un vrai esprit d’équipe.

Sans cela, elles n’arriveraient pas à faire corps de cette manière»,

explique Mirjam Degiorgi pendant que l’on chemine sous une pluie battante en direction des écuries. Les équidés s’ébrouent à notre arrivée. Il y a le titulaire Livanto et son remplaçant Calaro, tous deux laissés au repos pour permettre à Pharaon, un débutant dans la voltige, de peaufiner son apprentissage.

Maud et Sybille brossent le grand et puissant destrier à la robe couleur café, lui curent les pieds, le brident et le couvrent d’un plaid.

Un bon cheval, pour nous, c’est un cheval qui aime le contact avec l’humain, qui n’est pas trop peureux, pas sur l’œil comme on dit.»

Pharaon possède le flegme requis, même s’il ne paraît pas pressé de sortir dans la tempête qui gronde au dehors. Il n’est d’ailleurs pas le seul à traîner des quatre fers.

En selle pour de bon

Deux cents mètres sous le déluge suffisent à nous frigorifier. Sous le chapiteau, les conditions sont quasi aussi dantesques, la structure n’étant qu’à moitié fermée. Le vent s’engouffre à l’intérieur, faisant claquer les bâches. Quelques néons éclairent d’une lueur blafarde le grand rond de sciure autour duquel le demi-sang s’apprête à évoluer. Le décor est planté, l’animal sellé, la deuxième séquence peut démarrer.

Une fille en train de faire une acrobation sur le chval lancé dans le manège.
Très proche de la gymnastique artistique, la voltige demande, en plus de la maîtrise du corps, un très bon sens de l’équilibre

Au centre de l’arène, Mirjam Degiorgi dirige la manœuvre à l’aide d’un fouet de dresseur et d’une longe. Pharaon passe du trot au galop. Une première équilibriste entre en piste. Elle s’approche, règle la cadence de sa foulée avant de sauter sur le dos du cheval d’un bond léger. Elle multiplie les acrobaties, se jouant des risques et de la pesanteur. Debout sur la croupe du cheval, elle sourit. Intrépide. Trois petits tours et puis s’en va…Durant quatre à cinq entraînements par semaine, les ados répètent jusqu’à la perfection et l’écœurement parfois aussi.

Il faut être mordue pour supporter une telle charge de travail»,

reconnaît leur coach. Rien ne semble pouvoir désarçonner ces amazones, qui impressionnent par leur courage, leur ténacité, leur force, leur souplesse et leur élégance.

Un repos bien mérité pour les cavalières et leur monture

Les filles affairées autour du cheval qui a fini son travail.
Après l’entraînement, tout le monde est fatigué mais satisfait et les jeunes filles ne sont pas avares en récompenses pour leur cheval.

Il est temps de ramener Pharaon dans son box. Avant cela, il a droit à plein de câlins et à une friandise. Maud et Sybille le raccompagnent, tandis qu’une de leurs coéquipières ramasse le crottin et éteint les lumières. Les autres sont parties faire un peu de stretching avant de retrouver la chaleur de leur foyer. Il est presque 19 heures quand les dernières filles embarquent dans les voitures de leurs parents.

Texte: © Migros Magazine | Alain Portner

Auteur: Alain Portner

Photographe: Matthieu Spohn