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18 avril 2016

Des Géo Trouvetou à la fibre écolo

De plus en plus d’inventeurs œuvrent pour la protection de l’environnement. Ce phénomène a inspiré des start-up romandes qui, chacune à leur manière, ont décidé d’exploiter ce nouveau filon vert.

Staffan Ahlgren a pour objectif de recycler, à terme, 3 millions de pneus par année.

Qu’ils luttent contre le gaspillage de papier, se démènent pour limiter l’utilisation de pesticides ou œuvrent pour un recyclage intelligent des déchets, les inventeurs d’ici et d’ailleurs semblent s’investir plus que jamais pour prendre soin de notre planète. Les statistiques sont formelles: dans le domaine de la protection de l’environnement, le nombre de brevets déposés dans les pays membres de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a doublé entre 1999 et 2013, passant de 88 945 à 202 051.

Les raisons d’un tel engouement?

Ce qui intéresse les inventeurs, c’est de résoudre un problème existant,

souligne Jean-Luc Vincent, président-fondateur du Salon international des inventions de Genève. Or, à notre époque, l’écologie suscite de nombreux questionnements.» Après s’être intéressés aux automobiles et à la sécurité, il est donc naturel que les Géo Trouvetou se penchent aujourd’hui sur cette thématique, qui suscite également l’intérêt du grand public. «Notre classe V, qui regroupe les nouveautés en lien avec la protection de l’environnement et avec l’énergie verte, est à l’heure actuelle l’une des mieux représentées.» Quant à l’Ile Verte, rassemblant entreprises et particuliers de la région travaillant dans les domaines de l’écologie et des technologies vertes, «elle est l’un des endroits les plus courus du salon», relève Narcisse Niclass, cofondateur de l’ IRO Mentor Club, l’association des inventeurs romands.

Eviter le piège du gadget

En vogue actuellement selon lui: la mobilité douce. «Entre les trottinettes électriques et les véhicules fonctionnant à l’énergie solaire, il y a fort à faire. Cette année, on nous a même présenté un nouveau système de covoiturage. Une invention pouvant en effet également prendre la forme d’un concept. Nous préférons alors parler d’innovation.»

Mais attention, s’il salue l’effort de ceux qui œuvrent pour la protection de la planète, il déplore que certains inventeurs poursuivent davantage un intérêt marketing qu’écologique. «Il faut éviter de tomber dans le piège du gadget. Et si pour le produire on gaspille plus de ressources qu’on en économise, autant ne rien faire. Il s’agit de rester cohérent.»

La seconde vie des pneus

Staffan Ahlgren, 59 ans.

«J’ai toujours pensé que le jour où l’on montrerait que le recyclage peut créer des revenus, les gens commenceraient à s’y intéresser.» Entrepreneur dans l’âme, Staffan Ahlgren a eu le nez fin et s’est lancé un joli défi: offrir une seconde vie aux vieux pneus, l’une des plus grandes sources de déchets à travers le monde. Et après plusieurs années d’études de marché, de recherche et de développement technologiques, la start-up qu’il a fondée avec deux associés, baptisée Tyre Recycling Solutions (TRS), semble être promise à de beaux lendemains.

Le concept? Après avoir coupé, grâce à une nouvelle technologie innovante, le pneu en trois parties plates – afin d’en optimiser le stockage et d’économiser 65% des frais de transport – on les pulvérise grâce à une machine à jet d’eau à très haute pression pour en extraire la poudre de caoutchouc, puis on dévulcanise celle-ci à l’aide d’un procédé biologique. Dévulcaniser? «C’est une opération qui consiste à décomposer les liens de soufre entre les chaînes de carbone. Ainsi, on obtient une poudre pouvant être mariée avec d’autres types de polymères pour créer de nouveaux produits.»

Combinant plusieurs technologies – de la biologie à la chimie en passant par la mécanique – la start-up a d’ores et déjà déposé plusieurs brevets et dispose, outre son usine de Tolochenaz (VD), qui devrait bientôt être déménagée dans de plus grands locaux, d’un laboratoire permettant d’affiner sans cesse le procédé.

A terme, nous aimerions atteindre une production de 15 000 tonnes de poudre dévulcanisée par année avec notre premier partenaire industriel, ce qui équivaut à 3 millions de pneus.

L’idée étant d’exporter le concept et de devenir des intégrateurs de solutions technologiques innovantes en termes de recyclage de pneus usagés.»

Ajoutons que la technique développée par TRS pourrait contribuer à combattre la malaria, les moustiques porteurs de la maladie proliférant généralement dans des vieux pneus dans les pays en voie de développement. «C’est un projet passionnant, s’enthousiasme Staffan Ahlgren. Mais nous devons d’abord nous focaliser sur l’industrialisation de notre procédé.» En 2014, TRS a été sélectionnée parmi les 25 meilleures start-up de l’année, dans la catégorie cleantech, lors du European Venture Contest de Düsseldorf (D).

Un robot agricole à l’assaut des mauvaises herbes

Aurélien Demaurex, 36 ans, et Steve Tanner, 43 ans.

«Dès le départ, notre motivation était écologique: nous souhaitions utiliser la technologie pour contribuer à diminuer l’impact de l’agriculture sur l’environnement.» Pari réussi pour Aurélien Demaurex et Steve Tanner, fondateurs de la start-up écoRobotix à Yverdon: leur robot permet bel et bien de désherber de manière autonome et ciblée prairies et champs de betteraves et de colza (et à terme d’autres cultures), en réduisant nettement l’usage de produits chimiques. Voire en l’éliminant complètement pour les cultures bio, l’engin étant également équipé, en sus de ses vaporisateurs de précision, d’une fraise mécanique. Ainsi que de deux panneaux solaires – protection de l’environnement oblige – d’une mini-caméra haute résolution et de plusieurs capteurs, dont un GPS. Le tout programmable à distance par le paysan, par le biais d’une application pour smartphone.

Après avoir construit plusieurs prototypes, nous entrons cette année dans une ultime phase de tests auprès des agriculteurs. Nous attendrons leurs retours pour finaliser le produit et le commercialiser à la fin 2016.»

Voilà belle lurette que l’idée germe dans l’esprit de Steve Tanner. Fils d’agriculteurs, il se souvenait des longues heures passées à désherber les champs de ses parents à la main. C’est donc tout naturellement, en se lançant dans des études de microtechnique à l’EPFL, que l’envie est née de développer un robot capable de s’acquitter de la tâche. Le projet est resté de longues années au placard, pour finalement resurgir en 2011 et susciter l’intérêt d’Aurélien Demaurex, issu quant à lui d’une famille d’entrepreneurs et au bénéfice d’un parcours dans la finance et les affaires. «Nous nous complétons bien! Et nous sommes passés d’une idée un peu folle, à laquelle nous consacrions uniquement nos soirées et nos week-ends, à quelque chose de plus sérieux, une vraie entreprise qui compte aujourd’hui six employés.»

A noter qu’écoRobotix a décroché la troisième place du concours de la RTS «Inventer demain» et qu’il fait partie des dix finalistes du prestigieux prix de Vigier 2016, récompensant les start-up les plus innovantes. Quant au robot, il a d’ores et déjà suscité l’intérêt de nombreux agriculteurs.

Un cahier réutilisable: on efface et on recommence

Julien Debroux, 27 ans, et Grégory Dietrich, 29 ans.

Remettre au goût du jour un simple produit de papeterie, de manière innovante et éco-responsable, tel était le but de Julien Debroux et Grégory Dietrich en lançant leur concept de cahier réutilisable. «En fait, nous en avons eu marre de la tonne de papiers qui traînait sur nos bureaux, expliquent les deux fondateurs de la start-up D&D Team, basée à Chernex (VD), au-dessus de Montreux. Nous avons donc décidé de nous inspirer du tableau blanc effaçable, que nous utilisons beaucoup lors de nos réunions, pour en proposer une version transportable.»

Leur WhyNote Book permet en effet de noter en un clin d’œil ses moindres pensées, idées, projets, croquis… et de les faire disparaître tout aussi rapidement à l’aide d’une gomme spéciale ou d’un kit de nettoyage. «Et si vraiment on souhaite conserver la page, on peut la détacher aisément, la scanner et la replacer ensuite, vierge, dans le bloc.» Partis dans l’idée de créer avant tout un objet pratique, les deux hommes se sont vite rendu compte de l’impact positif de leur invention, en termes d’économie de papier.

Nous avons alors souhaité pousser le concept écologique jusqu’au bout: le papier que nous utilisons est certifié FSC, un label qui garantit une gestion durable des forêts. Le stylo est fabriqué à base de matériaux recyclables et le spray de nettoyage ne contient aucun produit chimique, uniquement de l’eau.»

Bref, une vraie bonne idée, qui leur a valu en 2015 la médaille d’or du Salon international des inventions de Genève. «Nous venons également de remporter le prix du produit de l’année au salon professionnel Paperworld de Francfort (D). C’est génial d’être ainsi reconnu par ses pairs! On ne s’y attendait pas du tout…»

En termes d’innovation, Julien Debroux et Grégory Dietrich n’en sont pourtant pas à leur coup d’essai. Il y a cinq ans, arrivant au terme de leur formation – le premier en management international, le second en vente – ils décident de lancer leur premier bébé: des montres ludiques, aux bracelets interchangeables, qui remporteront un grand succès et leur vaudront plusieurs prix à l’international.

Et avec leur WhyNote Book, ils ne comptent pas s’arrêter en si bon chemin. Après avoir conquis les marchés suisse et français – «Nous avons produit 50 000 exemplaires en un an, cinq fois plus que ce que nous prévoyions» –, ils ont signé avec la Belgique et Dubaï et sont en pourparlers avec plusieurs pays. Et ils comptent bien étendre leur gamme, notamment avec des post-it réutilisables. «Nous travaillons également sur une application qui permettrait de numériser les pages que l’on souhaite conserver beaucoup plus facilement.» Rendez-vous donc en 2017!

Texte © Migros Magazine – Tania Araman

Auteur: Tania Araman

Photographe: Mathieu Rod