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23 juillet 2012

Des labos de pointe sur le toit de l’Europe

La station de recherche du Jungfraujoch, située à 3500 mètres d’altitude, accueille depuis plus de quatre-vingts ans climatologues et spécialistes de l’environnement. Reportage au cœur de cet univers à part.

Observatoire du Sphinx vu de loin
Perché sur un bout de roche, l’observatoire du Sphinx.

En empruntant la vieille voie de chemin de fer qui creuse sa route au cœur de la montagne, les touristes se doutent-ils que des centaines de scientifiques internationaux suivent chaque année le même itinéraire? Car le Jungfraujoch, ce n’est pas uniquement la vue imprenable sur le glacier d’Aletsch, le plaisir de se perdre dans le palais de glace ou la piste de luge ouverte toute l’année.

Depuis plus de quatre-vingts ans, la High Alpine Research Station Jungfraujoch, la plus haute station de recherche d’Europe (3500 mètres), accueille climatologues, médecins et spécialistes de l’environnement conduisant diverses expériences. Certaines ayant trait au réchauffement de la planète, d’autres aux effets de la haute altitude sur les enfants, d’autres encore à la pollution de l’atmosphère.

Martin Fischer s’occupe de l’entretien des machines de laboratoire.
Martin Fischer s’occupe de l’entretien des machines de laboratoire.

«Actuellement, plus de trente projets sont en cours», nous apprennent Joan et Martin Fischer, les gardiens de la station. Sous leur contrôle: l’observatoire du Sphinx, point culminant du Jungfraujoch – où la plupart des données scientifiques sont récoltées – et, une centaine de mètres plus bas, ce curieux bâtiment, façon bunker, accroché à la falaise. Qui pourrait d’ailleurs imaginer, en l’observant de l’extérieur, qu’il s’agit d’un centre de recherche à la pointe du progrès? Et pourtant...

Mais commençons par le commencement. Rendez-vous est donné avec les Fischer à l’entrée de la station: un portail où l’on s’engouffre, sous l’œil intrigué des touristes refoulés par le panneau «Interdit au public».

Voilà plus d’une décennie que Joan et Martin Fischer vivent ici, quasiment à l’année. Leurs principales fonctions? «En tant que station d’observation visuelle de MétéoSuisse, nous devons rédiger des rapports quotidiens.» Toutes les deux heures donc, Martin Fischer scrute le ciel, décrit les nuages, calcule leur altitude, s’inquiète de la visibilité, observe les éventuelles chutes de neige.

Mais la majeure partie de leurs activités consiste à accueillir les scientifiques, maintenir en état les infrastructures du centre et veiller à la bonne marche des instruments laissés par les chercheurs. «La plupart d’entre eux ne restent que quelques jours, le temps d’installer leur matériel et de le connecter à internet. Les données récoltées sont ensuite accessibles n’importe où dans le monde. Mais il arrive que certains groupes restent durant un mois, suivant le genre d’expériences qu’ils ont à mener.»

Il s’agit donc de loger tout ce beau monde, le Jungfraujoch ne comptant pas d’hôtel – uniquement un refuge pour les randonneurs à 45 minutes de là. Outre les divers laboratoires, la station comprend donc également cuisine, réfectoire et dortoirs, dans lesquels semble souffler le parfum du passé. Parois en bois, chambrettes à l’ancienne et peaux de bêtes aux murs: les locaux ont peu évolué depuis leur inauguration en 1931. Même charme désuet pour les laboratoires.

L’ascenseur le plus rapide de Suisse

Dispersés çà et là, de savants dispositifs nous rappellent que l’endroit est toujours en activité, c’est au cœur de l’observatoire du Sphinx que sont réalisées la plupart des expériences. Une petite virée avec l’ascenseur le plus rapide de Suisse – 108 mètres en 25 secondes – une nouvelle porte, et nous y sommes. Encore quelques marches à grimper et nous accédons à une pièce où vrombissent et clignotent plusieurs dizaines d’instruments.

Des filtres qui retiennent les particules en suspension dans l'air.
Des filtres qui retiennent les particules en suspension dans l'air.

Longtemps utilisé pour l’observation des étoiles, le Sphinx sert aujourd’hui avant tout à prendre le pouls de l’atmosphère. En 2010 d’ailleurs, la station de recherche du Jungfraujoch avait pu reconstituer le mouvement des cendres du volcan islandais, notamment en procédant à des mesures de particules d’aérosols dans l’air. Présent aujourd’hui dans les locaux, Bernard Lejeune, géophysicien à l’Université de Liège en Belgique, surveille quant à lui la concentration de différents gaz dans l’atmosphère, en analysant des observations enregistrées par un spectromètre solaire. La présence d’Hélios est donc nécessaire dans les cieux pour récolter des données.

«Lorsqu’il fait beau, je suis coincé au labo»

«Du coup, c’est un peu frustrant: lorsqu’il fait beau, je suis coincé au labo et je ne peux pas profiter de ce cadre extraordinaire, explique le scientifique qui est là pour deux semaines. «Même si nous avons accès à toutes les données depuis la Belgique, nous essayons d’assurer une permanence ici, nous nous relayons. Ainsi, nous pouvons agir rapidement en cas de panne.»

Quels constats, alors, concernant l’atmosphère? «Nous étudions surtout les gaz à effet de serre ou ceux qui menacent la couche d’ozone. De manière générale, si la concentration dans l’air des seconds se stabilise, celle des premiers continue à augmenter.» Voilà bien l’un des avantages de la station du Jungfraujoch: de par sa longévité, elle donne accès à une base de données pour l’étude d’un phénomène à long terme.

Depuis 10 ans, Joan et Martin Fischer, gardiens, veillent sur le site.
Depuis 10 ans, Joan et Martin Fischer, gardiens, veillent sur le site.

De leur côté, sans avoir de formation scientifique à leur actif, Joan et Martin Fischer peuvent aussi se livrer à quelques observations. La plus marquante? Le réchauffement de la planète. «Il y a dix ans, lorsque nous avons commencé à travailler ici, il ne pleuvait quasiment jamais. Soit le temps était sec, soit il neigeait. Aujourd’hui, la température moyenne a augmenté (ndlr: de 1,4 °C depuis la création de la station en 1931) et il arrive fréquemment qu’il tombe quelques gouttes.»

Auteur: Tania Araman

Photographe: Mathieu Rod