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18 mai 2017

Métiers d’art et d’avenir

De plus en plus de passionnés s’appliquent à faire revivre des professions tombées dans l’oubli. Notamment pour renouer avec une tradition. Preuve de cet engouement? Les Journées européennes des métiers d’art, qui se sont achevées au mois d’avril sur un véritable succès.

Des skateboards marquetés comme des œuvres d’art, un faire-part de naissance imprimé sur une presse à platine du XIXe siècle, du marbre sculpté à vif, des yeux de verre façonnés au chalumeau. Bienvenue dans le monde des métiers d’art. En Suisse, quelque 200 activités sont répertoriées sous cette appellation. Des professions devenues parfois désuètes, voire tombées dans l’oubli, que de plus en plus de passionnés s’appliquent à faire revivre. Etonnant à l’heure du tout numérique? Pas du tout. Les métiers d’art reviennent sur le devant de la scène.

Jeunes et moins jeunes, hommes et femmes, ils sont nombreux à se lancer par filiation ou par envie de renouveau. La particularité de leur travail: transformer la matière avec les mains et mettre en œuvre un savoir-faire hérité d’une tradition, en série limitée ou en pièce unique. Certains sont même prêts à changer radicalement de voie pour réaliser leur rêve d’artisan. «La tendance à se réorienter vers des métiers à la fois manuels et qui comportent une certaine créativité sur une deuxième partie de carrière est assez marquée», confirme Marc Perrenoud, sociologue spécialiste du travail artistique à l’Université de Lausanne. Leurs motivations premières? «Retrouver une tradition, afin de renouer avec un savoir-faire perdu, poursuit le sociologue. Les personnes qui se tournent vers les métiers d’art ont souvent obtenu une formation tertiaire et ont eu un travail suffisamment ennuyeux pour qu’elles désirent retrouver une activité qui ait du sens.»

Artisanat et proximité

Et ça marche. «Comme avec l’alimentation, les gens sont davantage soucieux de ce qu’ils consomment, explique Thierry Hogan, secrétaire général adjoint du Département vaudois de la formation, de la jeunesse et de la culture. Il y a donc une véritable demande pour des produits à la fois faits main et locaux.»

Matthias 
Buckel a appris son métier d’oculariste sur le tas.
Matthias 
Buckel a appris son métier d’oculariste sur le tas.

Matthias Buckel, 62 ans, oculariste, Perly (GE)

Un pas dans l’atelier genevois de Matthias Buckel, et voilà que des yeux par dizaines nous observent. Ces regards, ce sont des yeux en verre. Eh oui, Matthias Buckel pratique un métier très rare, il est oculariste. Avec sa blouse bleue, son chalumeau et sa palette de couleurs, il façonne à la main des yeux plus vrais que nature. «De nombreuses personnes portent encore des yeux en verre, détaille l’oculariste. C’est un matériau qui a tous les avantages, comparé à la résine, plus courante aujourd’hui dans le domaine des prothèses. Le seul inconvénient du verre c’est qu’il peut se casser si on ne le manipule pas cor­rectement.»

En Suisse, ils sont seulement trois à répondre à une véritable demande. «Le métier d’oculariste tend peu à peu à disparaître, développe l’artisan.

Côté formations, il n’existe rien d’officiel. C’est un apprentissage qui se fait sur le tas et qui dure entre trois et sept ans.»

Heureusement pour Matthias Buckel, la magie de la filiation continue d’opérer. Alors qu’il approche de la retraite, ses deux filles apprennent le métier à ses côtés. «Je suis heureux de pouvoir partager mon savoir-faire avec mes enfants, raconte-t-il. En plus, ce sont les premières femmes de la famille à pratiquer le métier.» Chez les Buckel, la tradition familiale se passe de génération en génération depuis 1896. Une transmission remarquable qui aurait pu connaître un autre destin. «A l’origine je voulais être mime et musicien mais un accident m’a contraint à faire d’autres choix, développe le Genevois. C’est là que je me suis véritablement intéressé au métier et que j’ai commencé ma formation.» L’artisan y voit là l’occasion d’exprimer son sens artistique. «Ce métier est pour moi un compromis entre le lien humain et la créativité, détaille-t-il. Il demande aussi un vrai sens du perfectionnisme.» Un aspect que l’on peut aisément comprendre puisqu’il redonne aux visages leurs fenêtres de l’âme.  MM

Nicolas Regamey s'attache à faire vivre l'héritage de Gutenberg.
Nicolas Regamey s'attache à faire vivre l'héritage de Gutenberg.

Nicolas Regamey, 36 ans, typographe,

Atelier Typo de la Cité, Lausanne

Avec sa moustache en croc, ses lunettes rondes cerclées de fer et sa casquette de tweed, Nicolas Regamey a l’air tout droit sorti d’un épisode des Brigades du tigre ou de Sherlock Holmes. Un peu comme si son métier de typographe, qu’il est l’un des rares à encore exercer en Suisse, avait déteint sur lui. Mais n’allez pas lui dire que son atelier, niché à deux pas de la cathédrale de Lausanne, est un musée: «J’ai horreur qu’on dise ça. Ici, c’est une imprimerie artisanale ou l’on travaille à l’ancienne et dont je vis.» Il n’y a qu’à jeter un œil sur le faire-part de naissance que débite l’énorme presse à platine Heidelberg pour le croire. Presse à bras de 1840, réplique en fonte de 3,6 tonnes de son ancêtre en bois né sous Gutenberg, presse à cylindre ou à platine ou encore à billets sur laquelle il imprime des tickets de bateaux ou de trains historiques, toutes les machines sont opérationnelles.

Depuis 2005, date de l’ouverture de son atelier, l’homme veille sur son trésor pour «préserver le savoir-faire de Gutenberg», toujours à la recherche d’une nouvelle acquisition. Le déclic a eu lieu alors qu’il visitait le musée Gutenberg à Fribourg. «Moi qui avais fait deux formations, de webmaster puis de graphiste, mais qui n’avais pas vraiment trouvé ma voie, je me suis dit:

«Tiens, voilà un métier qui m’aurait intéressé, dommage qu’il n’existe plus.»

Son patron de l’époque, un graphiste, l’encourage à persévérer, et c’est à Vevey auprès de Jean-Renaud Dagon et de son atelier typographique Le Cadratin qu’il trouve son maître.

Douze ans plus tard, la passion est intacte. «Sur ces machines, on arrive à imprimer des choses qu’on ne peut plus faire aujourd’hui avec une imprimante offset, à sublimer le papier de toutes sortes de façons en le découpant, le pliant, le gaufrant…» Bien loin de l’encodage de sites internet qu’il continue de pratiquer «pour garder la main et pour se diversifier». Et puis, ajoute-t-il, «il est important de savoir d’où l’on vient. Mettre les mains dans l’encre m’a ouvert l’esprit, cela m’a permis de sortir du monde virtuel et de mieux comprendre deux trois choses en informatique.»

Pour Vincent Du Bois, les techniques de la main servent à créer des œuvres contemporaines et pas seulement à perpétuer un art ancestral.
Pour Vincent Du Bois, les techniques de la main servent 
à créer des œuvres contemporaines et pas seulement à perpétuer un art ancestral.

Vincent Du Bois, 50 ans, sculpteur de pierre, Atelier Cal’as, Genève

Des bruits de coups de marteau sur un burin, une fine poussière blanche qui se propage dans l’air. Ici des statues monumentales, là des pierres tombales… Aucun doute, nous sommes bien dans l’atelier de Vincent Du Bois. Dans ce lieu hors du commun on sculpte la pierre depuis plusieurs générations. «Mon arrière-grand-père était sculpteur de pierre, détaille le Genevois. Il a quitté le nord de l’Italie pour venir exercer ici à Genève, près d’un cimetière, un lieu où il y avait encore à l’époque du travail pour les sculpteurs. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.»

Cet espace, maintenant, c’est celui de Vincent Du Bois. Il est l’un des trois sculpteurs de pierre que compte Genève.

En restauration il y a beaucoup de travail, explique-t-il. Il suffit de lever les yeux et de voir que la plupart des façades en pierre ou des balcons sont sculptés.»

Mais à l’atelier Cal’as, on ne fait pas que perpétuer un savoir-faire ancestral… Ici, les techniques de la main servent aussi la création contemporaine.

«Je suis devenu artisan parce que j’étais un artiste qui voulait être capable de réaliser ses propres pièces», développe Vincent Du Bois. Ce n’est qu’après une formation aux beaux-arts qu’il réalise son apprentissage de sculpteur de pierre. «Après ça, je suis allé à Carrare, en Italie, dans des ateliers où l’on fait des copies de musée. J’ai terminé ma formation par un master à l’Université de Chicago.» Vincent Du Bois est aussi intrépide qu’ambitieux. Celui qui tient pour modèle Michel-Ange a poussé loin ses connaissances artisanales. Une façon d’exceller dans la création d’œuvres contemporaines.

Certaines de ses pièces sont aujourd’hui visibles dans les galeries d’art les plus chics et même au cimetière des Rois de Genève où il a monté, avec d’autres artistes, une exposition temporaire pour réhabiliter l’art dans les lieux funéraires.

Parmi ses dernières créations, une main géante de plus de 2 mètres de haut qui aborde le débat entre la matière et le virtuel. Elle a la particularité d’avoir été partiellement taillée par une machine qui lui a donné un effet pixélisé… Tout un symbole. «J’ai publié un livre qui s’appelle La main et l’art contemporain. J’y parle notamment du boom numérique qui, bien qu’ouvrant sur de nouvelles perspectives, éloigne du savoir-­faire de la main et du lien direct à la matière.»

Le Genevois met également en avant cette opposition entre artiste et artisan. Un sujet qui occupe nombre de ses réflexions.

Dans le milieu de l’art contemporain, il n’est pas bien vu d’avoir les mains calleuses d’un sculpteur de pierre. La vieille hiérarchie entre intellectuels et manuels est difficile à gommer.»

Vincent Du Bois, lui, se considère résolument comme un «électron libre».

Laurent Golay arrive à vivre de sa passion pour la glisse.
Laurent Golay arrive à vivre de sa passion pour la glisse.

Laurent Golay, 42 ans, menuisier et fabricant de skates, LGS Swiss Skateboard Company, Le Brassus (VD)

La menuiserie, c’est une affaire de famille chez les Golay. Comme son père avant lui, Laurent Golay s’est intéressé au travail du bois, mais à sa façon. Sa spécialité? La création de skateboards. A 42 ans, il possède même sa propre marque qu’il a baptisée LGS Swiss Skateboard Company. Une approche originale du métier qu’il doit à sa passion première: la glisse. Jusqu’à ses 25 ans, il n’a d’ailleurs vécu que de ça. «Je faisais du snowboard et du skateboard, détaille l’artisan. J’étais sponsorisé par la marque Salomon, ce qui me permettait de vivre de ma passion tout en voyageant un peu partout sur le globe.» En l’an 2000, il reprend avec sa femme, l’entreprise de son père située en plein cœur du Brassus dans la vallée de Joux. Dans ce décor à couper le souffle, fief des marques horlogères les plus prestigieuses, se niche son atelier, immense et pluridisciplinaire. Sérigraphie, menuiserie de tous types, espace de vente où se mêlent planches à roulettes, fringues de boardeurs et même bières brassées par ses soins… Laurent Golay est un créatif qui aime garder son horizon ouvert. «Ce que je préfère, c’est de me lancer dans de nouveaux projets et produire de beaux objets, développe le Vaudois. Quand je m’adonne à ça, je pourrais travailler nuit et jour sans relâche.»

Et il faut dire que le travail ne fait pas peur à cet hyper-créatif. Laurent Golay arrive à son atelier à 6 heures et ne quitte pas ses outils avant 18 heures. «Après ça, je vais faire du skate», lance avec amusement l’artisan. Des journées bien remplies et pour cause… A part deux employés à temps partiel, il est seul avec sa femme pour faire tourner la boîte. «On investit beaucoup dans de nouveaux projets et on développe constamment le concept, précise-t-il.

Sur le plan financier, c’est un équilibre précaire mais on tient depuis dix-sept ans. On n’est pas riches mais on est riches de ce qu’on fait.»

Il faut dire qu’avec les grosses productions de skates made in China, les prix sont cassés. Pour tirer son épingle du jeu, il développe donc des collections de planches exclusives et des partenariats avec des artistes pour customiser des modèles qu’il produit en petites séries. Bois nobles, assemblage millimétré, créations sur mesure… Certaines pièces peuvent grimper jusqu’à 1000 francs. Avec de tels arguments, l’artiste et artisan pourrait bien se faire une place de choix dans le domaine du luxe ces prochaines années.

Auteur: Viviane Menétrey, Nadia Barth

Photographe: Guillaume Mégevand