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4 mars 2013

Des paysans... et bien plus encore!

Le revenu agricole stagne depuis de nombreuses années, obligeant de plus en plus d’agriculteurs à se diversifier, à exercer des activités dites accessoires. Simple question de survie pour certains, beurre dans les épinards pour d’autres.

Sandra Delaloye Benoit et Alexandre Benoit de Thierrens (VD)
Sandra Delaloye Benoit et Alexandre Benoit de Thierrens (VD) se sont lancés dans l’élevage de daims, tout en travaillant encore chacun à 50% à l’extérieur.


Pour paraphraser le regretté Fernand Raynaud, on pourrait dire que faire le paysan, «ç’a eu payé mais ça ne paie plus!» En effet, le revenu annuel moyen provenant des seules activités agricoles stagne depuis belle lurette en Helvétie. Entre 2000 et 2011, par exemple, il est passé grosso modo de 56 000 à 59 000 francs, soit un petit bond d’à peine 3000 francs.


Conséquence: des centaines et des centaines d’exploitations – principalement des petites et moyennes (moins de 30 hectares) – disparaissent, chaque année, du paysage rural suisse. On en comptait encore un peu plus de 100 000 en 1980, quelque 70 000 en 2000 et moins de 60 000 aujourd’hui! Une tendance qui, selon les observateurs, n’est pas près de s’inverser…

Jacques Bourgeois, le directeur de l’Union suisse des paysans (USP).
Jacques Bourgeois, le directeur de l’Union suisse des paysans (USP).

Touchés par cette crise (il y en a aussi qui s’en sortent très bien), les agriculteurs, du moins ceux qui possèdent un certain esprit d’entreprise, ont pris le taureau par les cornes et se sont diversifiés afin de s’assurer de nouvelles rentrées d’argent et de limiter ainsi leur dépendance aux aléas de la production agricole et de ses marchés.

Jacques Bourgeois, directeur de l’Union suisse des paysans (USP)

Les activités accessoires comme la vente directe, l’agritourisme, la production d’énergie renouvelable ou l’accueil social à la ferme sont devenues et deviennent de plus en plus des sources de revenu importantes pour l’agriculture. Sans elles, de nombreuses exploitations n’arriveraient plus à joindre les deux bouts

Près de la moitié des domaines de notre pays (44,5% exactement) ont déjà misé sur ce cheval-là pour survivre ou mettre un peu de beurre dans leurs épinards.

D’ailleurs, c’est bel et bien grâce à ces filières, qui ouvrent des perspectives pour le maintien ou le développement de la population agricole, que le «salaire» moyen des hommes des champs progresse de manière pratiquement comparable à celui du reste de la population pour se situer actuellement aux alentours de 86 000 francs par an pour 1,21 poste de travail. «Salaire» qui se composait en 2011 de deux tiers de gains purement agricoles et de quasiment un tiers de gains annexes.

Jörg Amsler, responsable du Développement rural à l’Office fédéral de l’agriculture (OFAG) (Photo: LDD)
Jörg Amsler, responsable du Développement rural à l’Office fédéral de l’agriculture (OFAG) (Photo: LDD)

Que du bonheur au pays du beurre, donc! Sauf qu’explorer la piste de la diversification n’est pas sans danger. Jörg Amsler, responsable du Développement rural à l’Office fédéral de l’agriculture (OFAG): «Des problèmes peuvent se poser quand de gros investissements ont été consentis et que la demande ne suit pas.» D’où la nécessité, selon lui, d’établir au préalable un «business plan réaliste». Et aussi de trouver un projet qui tient compte des intérêts et compétences des fermiers ainsi que de la structure de leur exploitation.

Autres chausse-trapes qui guettent les personnes tentées par l’exercice d’une activité accessoire: les démotivantes démarches administratives et la montagne de paperasses qui va avec; les commerces locaux qui ont le droit, s’ils se sentent concurrencés, de faire opposition; et enfin des règles du jeu qui peuvent s’avérer plutôt contraignantes. En tout cas de l’avis du directeur de l’USP:

Réaliser les transformations nécessaires des bâtiments relève souvent du parcours du combattant en raison des limites très strictes imposées par la législation.

Et puis, se diversifier signifie suer encore davantage. «Ça engendre un surcroît de travail», reconnaît Jörg Amsler. Un surcroît de travail qu’absorbent principalement les agricultrices comme le constate Jacques Bourgeois: «Beaucoup d’activités accessoires reposent sur les épaules des paysannes, en plus de leurs activités sur l’exploitation, à l’extérieur de celle-ci ou encore pour la famille et le ménage.»

Se mettre davantage de boulot sur le dos risque évidemment de nuire au bien-être familial. Surtout lorsque l’on sait que le temps de travail hebdomadaire moyen sur le domaine se situe autour de 67 heures pour les chefs d’exploitation et de 63 heures pour leurs épouses ou époux. «Celui qui a du plaisir à recevoir des hôtes ne verra pas l’agritourisme comme une péjoration de sa qualité de vie, nuance le responsable du Développement rural de l’OFAG. Mais la personne pour qui la diversification est une contrainte la percevra comme la cause d’une perte de sa qualité de vie.»

Le directeur de l’USP, lui, semble nettement plus inquiet de la situation de ces agricultrices et agriculteurs qui exercent des activités accessoires: «Beaucoup de familles paysannes ont tendance à se surcharger. Lorsqu’elles se rendent compte qu’elles sont surmenées, c’est souvent malheureusement trop tard. Il faut veiller à un bon équilibre mais c’est plus facile à dire qu’à faire!»


Anouk et Claude-Eric Robert font de la vente directe à Brot-Plamboz (NE).
Anouk et Claude-Eric Robert font de la vente directe à Brot-Plamboz (NE).

Anouk et Claude-Eric Robert, Ferme des Tourbières, Brot-Plamboz (NE)

«On a commencé la vente directe il y a huit ans. En fait, des gens venaient chercher des œufs à la ferme (ndlr: ils ont 14 000 poules pondeuses et 120 bovins, dont une petite moitié de laitières) et on s’était dit que ce serait bien qu’ils puissent se servir tout seuls.» Les Robert ont donc installé un petit étal au bord de la route, mais ils ont vite déchanté à cause des vols et du vandalisme. Retour de cette activité à proximité de leur habitation.

Modeste au départ, cette diversification (ils proposent aussi des brunches à la ferme) a pris ensuite davantage d’ampleur que prévu. D’une part parce que Anouk a commencé à faire des meringues, puis des bricelets, confitures, cuisses de dames et pâtes artisanales. Et d’autre part en raison de la participation de cette famille à la première édition de l’émission «Dîner à la ferme». «On n’aurait jamais imaginé que ça aurait de pareilles retombées!»

Face à l’explosion de la demande, ils ont donc investi dans un cabanon pour y écouler leurs produits ainsi que ceux d’autres agriculteurs. Et ce sont le plus souvent leurs enfants (ils en ont six!) qui s’occupent du service à la clientèle. «Cette activité nous permet d’arrondir nos fins de mois et également de ne pas mettre tous nos œufs dans le même panier!» conclut Claude-Eric.

Auteur: Alexandre Willemin

Photographe: Mathieu Rod