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12 août 2013

Des petits enfants biberonnés aux écrans tactiles

Ils n’ont pas encore dit leur premier mot mais savent déjà déplacer les photos sur une tablette. Les tout-petits sont confrontés dès leur naissance aux écrans. C’est grave docteur?

Petit enfant jouant avec une tablette
Pour les spécialistes, les tablettes peuvent très bien participer au développement des petits.

Jules, 18 mois, tape frénétiquement sur l’écran de la tablette familiale, ses petits doigts encore pleins du yaourt qu’il vient d’engloutir pour son goûter. Les portes d’une ferme s’ouvrent, laissant apparaître un joli cochon rose qui grogne joyeusement avant de sauter dans une flaque de boue. Le petit garçon touche à nouveau le suidé et une voix énonce: cochon. L’opération se répète avec les autres habitants de cette ferme virtuelle, tout ce petit monde apparaissant au gré des tapotements du joueur en couches-culottes.

Dans le monde des tout-petits, on sait désormais se servir d’un smartphone ou d’une tablette avant même de savoir parler. Filmés et immortalisés via des téléphones portables à peine pointé le bout de leur nez, les nouveau-nés sont de véritables digital natives. Et le phénomène prend de l’ampleur. En France, selon un sondage paru en septembre 2012, 3 familles sur 10 sont équipées en écrans tactiles et 71% des enfants de 1 à 12 ans sont habitués à les utiliser. Preuve qu’il s’agit d’un marché florissant, de plus en plus d’applications destinées aux petits voient le jour (lire encadré).

Un pouvoir d’attraction et une aisance déroutants

Face à ce phénomène, de nombreux parents s’interrogent sur le bien-fondé de laisser leur progéniture s’adonner aux joies de la tablette. A l’instar de Cynthia, maman d’une petite Abigaëlle de 2 ans, qui se voit régulièrement confrontée aux crises de cette dernière lorsqu’elle tente de lui ôter son précieux objet des mains. Après discussion avec son mari, la jeune maman a décidé de ne pas laisser sa fille toucher à sa tablette pour l’instant.

Abigaëlle est comme aimantée par les écrans. C’est impressionnant de voir le pouvoir d’attraction qu’ils ont sur les petits et la facilité avec laquelle ils manient cette technologie.

Parents de deux garçons d’aujourd’hui 5 ans et demi et 2 ans et demi, Melvina et son compagnon se souviennent d’avoir constaté la même aisance lorsque leur aîné s’est retrouvé pour la première fois confronté à la nouvelle tablette familiale.

Instinctivement, il a compris comment faire défiler les photos. C’est pareil avec la souris de l’ordinateur: alors qu’il nous a fallu du temps pour nous habituer à l’utiliser, lui a tout de suite réussi.

Loin de «diaboliser les écrans», le couple a toutefois choisi de ne pas télécharger de jeux destinés aux tout-petits, hormis «un poisson qui fait des vagues». En attendant, c’est en compagnie de sa tante que le petit dernier joue à chatouiller «Jomo» le manchot sur le smartphone de cette dernière. Et les deux frères peuvent également compter sur l’écran portable de leur grand-père.

Une utilisation qui doit se faire avec un parent

Cette évolution vers les écrans tactiles est-elle favorable au développement des tout-petits? Ou risque-t-elle au contraire de freiner leurs compétences sociales? Tout dépend de l’utilisation que l’on en fait, répondent en substance les spécialistes. Dans un rapport publié en janvier pour l’Académie française des sciences par le psychiatre Serge Tisseron et le psychologue Olivier Houdé, ce dernier constate que «même si elle n’a pas été conçue pour lui, une tablette tactile entre en résonance avec la forme d’intelligence dominante du bébé», ce dernier adorant toucher du doigt tout ce qu’il voit. Ainsi, dans le cadre d’un éveil précoce et utilisée avec un adulte ou un enfant plus âgé,

la tablette peut très bien participer au développement cognitif du bébé par la catégorisation des formes, des couleurs et des sons

L’avis est partagé par Michael Stora. Psychologue et cofondateur de l’Observatoire des mondes numériques en sciences humaines, il estime que, bien encadrée, l’utilisation d’un écran tactile favorise même les échanges: «L’objet est rapidement investi affectivement puisqu’il est d’abord utilisé avec un parent.» Attention toutefois à veiller à ce que ce nouvel ami ne se transforme pas en nounou. Surtout, poursuit-il, il faut que cela reste un jeu: «Il ne sert à rien de vouloir faire de son enfant un petit génie de la tablette et des compétences cognitives. Même s’ils sont destinés à l’éveil, ces jeux doivent demeurer un plaisir.» Face aux craintes de certains parents de faire de leur petit un asocial, il nuance:

L’enfant a très rapidement envie d’interagir avec un être humain et en fin de compte, sa tablette préférée, c’est son papa ou sa maman.

Auteur: Viviane Menétrey

Photographe: Dukas