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30 septembre 2013

Des seniors qui ont toujours 20 ans

Seul, en EMS ou sillonnant le monde: aujourd’hui, être vieux se décline de 1001 façons. Rencontre avec des aînés romands, à la veille de la Journée internationale des personnes âgées.

En 2020, un milliard de personnes seront âgées de 60 ans ou plus. Et ce chiffre pourrait doubler d’ici à 2050*. Quant aux centenaires, rien que dans notre pays, leur nombre est passé de 60 à 3000 entre 1960 et 2013. De quoi nous inquiéter de l’avenir de la planète et de la décrépitude de sa population? Pas forcément. Car si l’âge moyen des habitants du monde augmente, la notion de sénescence évolue également. Difficile en effet de déterminer aujourd’hui si l’on devient vieux à 60, 75 ou 99 ans.

Dario Spini, professeur à l’Unil: «On parle de vieillissements au pluriel.»
Dario Spini, professeur à l’Unil: «On parle de vieillissements au pluriel.» (Photo: DR)

«On ne parle plus d’un vieillissement, mais de vieillissements au pluriel», confirme Dario Spini, professeur à la Faculté des sciences sociales et politiques à l’Université de Lausanne et directeur du Pôle de recherche national LIVES (parcours de vie). «On trouve de plus en plus de seniors actifs. En réalité, il existe un décalage entre l’âge chronologique, qui ne se révèle finalement qu’un indicateur, l’âge subjectif (certains octogénaires se sentent aussi jeunes dans leur tête que lorsqu’ils avaient 20 ans) et l’âge biologique. C’est à ce dernier que l’on fait référence lorsqu’on parle de 4e âge: on note alors l’apparition d’une certaine fragilité.»

«L’âge, c’est avant tout dans la tête»

Et Claude Gross, directeur de la Croix-Rouge vaudoise qui propose notamment des visites de bénévoles à domicile, de renchérir: «L’âge, c’est avant tout dans la tête. D’ailleurs, je connais des vieux qui n’ont que cinquante ans.» Pourtant, les préjugés ont la vie dure. Selon différentes études, rapporte Dario Spini, les personnes âgées sont encore aujourd’hui perçues comme «gentilles, aimables, lentes, plus très utiles, dépendantes et sans vie sexuelle.»

Certes, la situation a changé. Plus riches et en meilleure santé qu’auparavant, les seniors voyagent davantage, sillonnent la planète. Mais cette image du retraité en goguette cache aussi une autre réalité: celle de la solitude que vivent de plus en plus d’aînés. «La majorité des personnes nous contactent parce qu’elles sont seules, relève Claude Gross. 90% sont des femmes d’environ 80 ans. Souvent les familles elles-mêmes franchissent le pas, car elles ne peuvent pas être présentes.» La perte du conjoint est en général ce qui fait basculer les personnes âgées dans la solitude, sans parler des amis qui disparaissent peu à peu.

Vieillir se décline donc de multiples façons. Afin d’illustrer cette pluralité, des seniors nous parlent simplement de leur vie à la veille de la Journée internationale des personnes âgées le 1er octobre.

* Source: ONU

«Dans ma tête, je suis encore jeune»

Kurt Pfrender, 69 ans, vit à Lausanne: «Avec ma femme, nous partons en voyage trois ou quatre fois par année, car j’ai la chance d’avoir encore mon épouse. C’est toujours plus facile à deux.»
Kurt Pfrender, 69 ans, vit à Lausanne: «Avec ma femme, nous partons en voyage trois ou quatre fois par année, car j’ai la chance d’avoir encore mon épouse. C’est toujours plus facile à deux.»

Kurt Pfrender, 69 ans, vit à Lausanne avec sa femme Maya.

«Vous connaissez le salut des retraités? Ils vous font «non» de la main en disant: «Pas le temps!» C’est un peu mon cas. Cela fait plus de dix ans que je suis à la retraite - j’ai dû prendre une retraite anticipée en 2002 - et j’ai toujours essayé de rester actif. Au début, cela n’a pas été facile, je me suis senti comme un vieux torchon qu’on fout loin. Mais j’ai vite repris le dessus: je ne fais jamais de grasse matinée et tous les jours, je suis debout à 6 heures. Je fais du footing et du fitness deux fois par semaine, vais me balader en forêt avec les chiens que je garde de temps en temps pour rendre service depuis que le nôtre est décédé. Je suis aussi des cours d’anglais une fois par semaine et de théâtre pour l’expression corporelle. Vous voyez, je suis très occupé! Et puis, avec ma femme, nous partons en voyage trois ou quatre fois par année, car j’ai la chance d’avoir encore mon épouse. C’est toujours plus facile à deux. Surtout pour les hommes. Je le vois autour de moi: ceux qui sont seuls ont de la peine à se faire à manger et à faire le ménage.

Même si mon corps se ride, dans ma tête, je suis encore jeune. Le grand danger, avec les seniors, c’est que l’on nous mette dans une boîte. Pourtant, nous avons des choses à apporter aux jeunes: notre expérience et un certain recul sur les choses de la vie. Il faut bien sûr accepter son âge et les inconvénients qui vont avec, mais je me sens bien dans ma peau et suis content de vieillir. D’une certaine manière, on a moins de soucis. Et j’ai cette liberté que je n’avais pas quand je travaillais. Aujourd’hui, je suis mon propre patron et je fais ce que je veux! Evidemment, on pense un peu plus souvent à la mort. Nous en parlons avec femme, et nous avons décidé de devenir membres d’Exit, car nous ne voulons pas souffrir durant des années.»

«Mon âge n’a pas été un handicap»

Christine Guirard, 78 ans, de La Chaux-de-Fonds: «Je rêve d’aller 
visiter le Machu Picchu!»
Christine Guirard, 78 ans, de La Chaux-de-Fonds: «Je rêve d’aller visiter le Machu Picchu!»

Christine Guirard, 78 ans, vit à La Chaux-de-Fonds et revient de trois mois de bénévolat au Costa Rica.

«J’ai toujours voulu faire du bénévolat, sans en avoir l’occasion. L’année dernière, j’ai ressenti le besoin de m’investir dans un projet: cela faisait cinq ans que mon mari était décédé et je n’arrivais toujours pas à l’accepter. Ayant entendu parler de l’International Cultural Youth Exchange (ICYE), j’ai décidé de me lancer. Ils n’avaient pas de limite d’âge et ont donc validé mon inscription. J’ai choisi le Costa Rica, parce qu’il s’agit d’un pays assez tranquille et qu’on y parle espagnol, une langue que j’avais commencé à apprendre.

Sur place, on pouvait travailler soit dans un hôpital pour enfants, soit dans un élevage de tortues. Ce deuxième choix m’aurait bien plu, mais j’avais peur de ne pas pouvoir suivre physiquement, même si je suis en bonne forme. J’ai toujours fait beaucoup de sport et je continue à nager deux fois par semaine, et je marche souvent. Après deux semaines de cours intensifs d’espagnol dans la capitale San José, j’ai pu commencer le volontariat à proprement parler. Mon travail consistait à tenir compagnie aux enfants, à jouer avec eux, à les consoler. Je ne me suis jamais sentie en décalage avec les autres bénévoles, même s’ils avaient en moyenne 20 ou 30 ans. J’ai même participé à plusieurs fêtes! Si mon âge a parfois été un handicap? Pas vraiment. Je suis partie en sachant très bien que tout serait différent, j’étais prête à l’accepter et j’ai une bonne capacité d’adaptation. Au début, c’est vrai, j’avais un peu de mal à me repérer dans la ville, je me suis perdue deux ou trois fois. En plus, là-bas, les rues n’ont pas de nom! Mais à part ça, je me déplaçais sans peine. J’ai fait plusieurs excursions dans le pays pendant mes temps libres, il m’arrivait même de partir seule.

Mes enfants m’avaient offert une tablette avant mon départ et nous avons pu communiquer par Skype quand j’étais là-bas, ça les rassurait, surtout ma fille qui était un peu inquiète. Depuis que je suis rentrée, je n’ai plus trop envie de voir des gens de mon âge, je me suis habituée à la présence des jeunes. D’ailleurs, je n’ai pas l’impression d’avoir 78 ans. Mes projets pour la suite? Je voudrais repartir au Costa Rica. Et mon rêve, si je gagne au loto, ce serait d’aller visiter le Machu Picchu!»

Auteur: Tania Araman, Viviane Menétrey