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14 mars 2016

Des tout-petits à la page

Oubliez tablettes et autres gadgets numériques: pour éveiller les bébés à la lecture, rien de tel qu’un bon vieux livre. Il leur permettra d’accéder à un monde de mots et d’émotions, ce qui développera leur imaginaire.

Une maman en train de faire la lecture a son bébé au salon
Une relation parents-enfant approfondie favorise la découverte des plaisirs de la lecture (photo: Plainpicture).

Vous achetez des livres en tissu à votre bébé et cachez les beaux albums de contes? Changez tout! Depuis 2008, en effet, la Suisse apprivoise l’idée d’un éveil à la lecture dès tout- petit grâce à la création du projet «Né pour lire».

Lancé par la fondation Bibliomedia Suisse et l’Institut suisse jeunesse et médias (ISJM) et destiné à promouvoir l’éveil au langage et au livre, ce projet se base sur l’idée qu’une approche de la lecture dès les premiers mois de vie permet à l’enfant de développer la pensée et les structures cognitives qui facilitent l’apprentissage du langage, puis de la lecture et de l’écriture.

«Dans les livres, la langue utilisée n’est pas la même que celle du quotidien, explique Nathalie Athlan, formatrice, éducatrice de l’enfance et collaboratrice de l’ISJM. Le vocabulaire y est riche, les tournures de phrases sophistiquées, avec des liens de cause à effet.

La langue du quotidien utilise un vocabulaire très pauvre, avec beaucoup d’injonctions, et les enfants qui n’entendent que ce langage-là seront démunis face à la langue de l’écrit à l’école.»

Une lecture par tous les sens

Afin de favoriser une première approche du livre, la formatrice conseille ainsi de renoncer aux livres en plastique et en tissu, souvent pauvres en contenu, pour préférer les vrais livres d’histoires, aussi appelés «albums de littérature jeunesse».

Certes, on risque alors de voir le bébé mâchouiller un coin ou baver sur les pages. C’est que ce dernier utilise tous ses sens pour intégrer l’objet, et il faut alors le laisser libre de ses mouvements et ne pas l’obliger à rester tranquille.

Le bébé écoute avec ses pieds, sa bouche, ses mains, le mouvement lui est indispensable.

Ce qui induit une lecture “rock’n’roll”. C’est une danse pour que le bébé ne se fasse pas mal avec le livre et que ce dernier survive… Mais ne pensez pas que le bébé fait n’importe quoi avec! C’est déjà une forme de lecture et, petit à petit, il va s’intéresser de plus en plus au contenu, sans contrainte.»

Cette lecture-danse exige toutefois un élément essentiel pour être bénéfique: la présence, sécurisante et aimante, d’un parent. Ce sont l’attention, mais aussi les caresses et la proximité physique de ce dernier, qui vont permettre à l’enfant d’apprivoiser le livre et de le décoder.

La langue du récit n’est pas uniquement intellectuelle, c’est un corps à corps,

souligne ainsi Nathalie Athlan. Si l’enfant ne bénéficie pas assez souvent de cette qualité d’échange, il risque de grandir en situation d’insécurité linguistique.»

La découverte de l’imaginaire

Autre atout considérable de la lecture parent-enfant: l’éveil de l’imaginaire, qui permet peu à peu au petit enfant de se représenter les choses et les gens qui ne sont pas là. Cette aptitude aidera ensuite le tout-petit dans de nombreuses situations du quotidien – comme le soir, au moment de se coucher, ou lors du départ à la crèche et dans tout autre cas de séparation.

On ne calme jamais les angoisses avec seulement des explications, mais aussi avec du symbolique, de la magie et du merveilleux.

Les aspects cognitifs et affectifs sont ici intimement liés, et cela va permettre à l’enfant d’avoir un sentiment de confiance et de sécurité primordial pour évoluer dans le monde.»

On l’a compris: la lecture entre parents et enfants favorise un partage émotionnel intense, contrairement à la télévision et aux tablettes, devant lesquelles l’enfant est abandonné à lui-même. Pour un tout-petit, la manipulation d’une tablette est par ailleurs limitée et ne lui apportera pas le plaisir sensoriel d’un livre.

«En cinq ans, j’ai vu une terrible évolution, regrette amèrement la spécialiste. On est en train de faire un massacre avec tous ces écrans laissés aux tout-petits, c’est une forme d’abus très lucratif dont on ne mesure pas assez les conséquences.

Il faut comprendre que le numérique vient en plus mais ne remplace pas le réel, la relation.

Si on prévient ce danger dans la petite enfance, on peut changer la donne. Notre société a tout à y gagner, car lorsqu’on manque de capacité relationnelle et communicationnelle, on glisse vers l’exclusion sociale et on devient une proie facile pour toute forme d’extrémisme.»

Choisir les bons livres

Mais comment choisir les albums adéquats pour favoriser l’échange? Nathalie Athlan recommande d’éviter les «histoires médicaments» (sur le pot, la lolette…), qui sont une sorte de leçon de morale déguisée, souvent mal écrites et interminables.

Un bon album, c’est celui qui présente une bonne proportion texte-images,

résume-t-elle. C’est aussi celui qui suscite plusieurs interprétations possibles, de manière à plaire autant à l’adulte qu’à l’enfant et permettre à chacun d’en tirer quelque chose qui lui est propre.»

Il n’est pas nécessaire de lire longtemps – une ou deux minutes suffisent –, mais souvent, et en reprenant régulièrement les ouvrages préférés de l’enfant. Il est par ailleurs important de ne pas changer tout le temps de livre, mais d’en rajouter petit à petit, en conservant précieusement les premiers.

Et de ne surtout pas changer les termes du récit, ce qui permettra aux lecteurs en herbe de bien intégrer le vocabulaire et de se sentir réconfortés par cette immuabilité:

Tout bouge tout le temps dans la vie d’un enfant. Mais les livres ne changent pas et sont un symbole de présence, un socle pour la stabilité affective.»

Texte: © Migros Magazine | Véronique Kipfer

Auteur: Véronique Kipfer