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3 janvier 2012

«Ce sont les vies transformées qui comptent»

Médecin ophtalmologue dans le canton de Vaud, Guy Chevalley rejoint chaque année des praticiens du monde entier sur un immense bateau-hôpital.

Guy Chevalley
"La première fois, se retrouver dans une salle d'opération dotée d'un matériel de pointe au milieu d'un paquebot est assez surprenant".

Guy Chevalley, ophtalmologue à Yverdon-les-Bains, offre deux semaines annuelles pour soigner les plus démunis. C’est beaucoup et c’est bien peu, comme le dit la chanson. Sauf qu’au lieu de le faire dans un dispensaire local, le médecin genevois exilé dans le canton de Vaud il y a une quinzaine d’années opère ses patients de Sierra Leone ou du Togo sur le plus grand navire-hôpital non gouvernemental du monde. «La première fois, se retrouver dans une salle d’opération dotée d’un matériel de pointe au milieu d’un paquebot, c’est assez surprenant», sourit-il.

Après cinq heures de route en bus, les patients s'apprêtent à embarquer. (Photo: Mercy Ships)
Après cinq heures de route en bus, les patients s'apprêtent à embarquer. (Photo: Mercy Ships)

Ce bateau, c’est l’Africa Mercy, le fleuron de la flotte de l’ONG Mercy Ships (lire encadré), qui compte pas moins de six salles d’opération, prévues pour quelque 7000 interventions annuelles en ophtalmologie, mais aussi en chirurgie orthopédique, reconstructive, gynécologique ou encore en soins dentaires et palliatifs. «Pendant mes études, j’avais entendu parler de cette association d’entraide humanitaire internationale fondée il y a trente-trois ans. En 2007, un ami avec lequel je fais du vélo m’a parlé d’une mission humanitaire à Freetown où il avait été refaire des toitures. Cela m’a interpellé.»

Guy Chevalley prend alors contact avec Mercy Ships, «sans trop savoir exactement comment cela fonctionnait». On lui propose alors de profiter d’une visite d’un groupe de volontaires anglais pour se faire une idée. Et le premier contact n’est pas banal. «Plus de 400 bénévoles d’une trentaine de pays différents travaillent dans cette véritable fourmilière flottante, regroupant aussi bien des infirmières que des plombiers, des boulangers ou des dentistes. Chacun est aussi indispensable à la bonne marche du bateau qu’un autre, tout est parfaitement organisé et en même temps très convivial.»

Le praticien est tout aussi impressionné par les six salles d’opération et l’ensemble d’une impressionnante infrastructure médicale. «Y sont concentrées toutes les technologies de pointe actuelles, on peut y faire des IRM, de l’analyse des tissus, un scanner ou encore utiliser un système de communication par satellite pour transmettre des diagnostics effectués par un microscope numérique.»

A son retour, il évoque son projet à la table familiale. Ses grands enfants (deux filles et un garçon) et son épouse le motivent dans sa démarche, et Guy Chevalley s’engage donc pour une première campagne au Liberia. Suivront le Bénin, le Togo et la Sierra Leone cette année. «J’ai choisi de venir à chaque fois quinze jours, ce qui constitue la durée minimale à Mercy Ships. Pour ne pas rester trop longtemps éloigné de mon cabinet comme de ma famille.»

En salle d’opération les quatre premiers jours de la semaine

A tout juste 50 ans, il pense également que c’est le bon moment. Car les journées s’avèrent plutôt intenses, avec les quatre premiers jours de la semaine entièrement dédiés à la chirurgie. «On ne fait rien d’autre qu’opérer. Ce qui est également intéressant pour moi dont l’activité professionnelle, ici en Suisse, se déroule exactement sur le mode inverse, avec à peine un cinquième de mon temps consacré aux opérations.»

A bord, Guy Chevalley opère une centaine de personnes en quinze jours.(Photo: Mercy Ships)
A bord, Guy Chevalley opère une centaine de personnes en quinze jours. (Photo: Mercy Ships)

Sur l’Africa Mercy, environ cent dix personnes passent entre les mains expertes de l’ophtalmologue, essentiellement pour des problèmes de cataracte. «Une pathologie très courante en Afrique noire, et pas seulement chez les personnes âgées. Comme elles sont souvent diagnostiquées tardivement, «la prise en charge se fait souvent avec des méthodes plus traditionnelles qu’en Suisse.» Evidemment, par rapport aux 70 000 personnes malvoyantes d’un pays comme le Bénin, les cent à cent dix opérations d’une quinzaine peuvent paraître une goutte d’eau dans l’océan. «On peut se dire que l’on ne s’occupe que d’environ 5% des besoins. Mais je crois que c’est la nouvelle vie que cela offre pour chaque patient qui importe.»

C’est le cas de Sidiatu. Cette petite fille de 16 mois est née avec une double cataracte congénitale. Chez elle, personne ne peut aider Fatmata, sa maman, à permettre à son enfant de grandir normalement. C’est un médecin local qui l’envoie à la consultation de Mercy Ships. Cette dernière lui délivrera une carte de rendez-vous pour sa fille, qui sera opérée avec succès. Guy Chevalley insiste: «Les moyens à disposition permettent de dépasser la médecine de campagne pour véritablement guérir, en offrant aux gens un nouvel avenir.»

Je reçois tellement sur place, que je rentre toujours très enrichi.

Il se dit aussi très attaché à cette notion de transmission des compétences sur place, puisque l’organisation a formé et continue de former des centaines de praticiens dans de nombreux pays en voie de développement. «J’étais moi-même avec un jeune assistant togolais la dernière fois. Et en 2012 ce sera à son tour de guider un compatriote.»

Un enfant montre fièrement sa carte d'admission. (Photo: Mercy Ships)
Un enfant montre fièrement sa carte d'admission. (Photo: Mercy Ships)

Le médecin yverdonnois d’adoption repartira en novembre à bord du navire-hôpital. Pour y retrouver une partie de l’équipe qu’il connaît déjà, dans un fonctionnement qu’il considère comme quasi familial. Comme d’habitude, ses collègues et lui ne seront ni payés ni même défrayés pour leur séjour, les frais de voyage restant à leur charge. «Cela permet à l’essentiel des dons d’être affectés là où ils le doivent, au fonctionnement du bateau et aux frais médicaux. Et puis je reçois tellement sur place que je rentre toujours très enrichi.»

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: François Wavre