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13 février 2012

Des vis suisses sur le marché chinois

LX Precision, entreprise romande installée à Shanghai, raconte comment, en misant sur la qualité, elle affronte le florissant marché chinois.

Bâtiment du Swiss Center à Shanghai
Le Swiss Center a soutenu plus d'une centaine d'entreprises suisses depuis sa création en 2000. (Photo: Céline Fontannaz)
Shanghai se trouve près de l'embouchure du Yangzi Jiang, à l'est de la Chine.
Shanghai se trouve près de l'embouchure du Yangzi Jiang, à l'est de la Chine.

Xinzhuang. C’est à 18 km au sud-ouest du cœur de Shanghai que se trouve l’une des principales zones industrielles de la capitale économique de la Chine. Ici sont regroupées une partie des entreprises internationales parmi lesquelles une trentaine de sociétés suisses.

Venue tenter sa chance sur le marché chinois en pleine expansion, LX Precision a posé son enseigne dans l’empire du Milieu il y a dix ans. Jusqu’en 2008, elle était une succursale de la société neuchâteloise Lauener, entreprise de décolletage sise à Budry, avant de passer dans les mains de la Holding fribourgeoise Alchemtec.

Sur place, 230 employés assurent la fabrication automatisée en atelier de vis et de capteurs pour les secteurs de la médecine, de l’automobile, de l’aéronautique et des télécommunications. Sur le site, tout le monde est chinois, y compris le directeur. Seule exception: le directeur des opérations, Antonio Bellanca, un Neuchâtelois arrivé à Shanghai il y a une année et demie.

«On a une croissance de 40%»

En 2001, l’entreprise a commencé avec trois machines et six ouvriers. Aujourd’hui, 80 machines tournent jour et nuit. Et arrivent difficilement à suivre la demande. «On a une croissance de 40%, c’est impossible à financer, on doit d’abord se stabiliser avant de croître», relève Nicolas Musy, membre du conseil d’administration et du comité directeur du Swiss Center, à Shanghai, incubateur pour les sociétés helvétiques. LX Precision n’est pas venue en Chine pour concurrencer l’Europe mais pour prendre sa place sur le marché asiatique. Ses clients sont installés sur le continent. Il s’agit en particulier des entreprises internationales, qui font confiance à la qualité helvétique.

La fiabilité, c’est sur ce point que LX Precision peut se distinguer de ses concurrents, estime-t-elle. «Dans le domaine médical, les sociétés américaines ne peuvent pas se permettre d’avoir un rappel pour une pièce défectueuse. Et d’ailleurs, même les Chinois ne font pas confiance à leurs propres entreprises dans ce secteur», indique Nicolas Musy.

Parfois, ils se présentent sans savoir lire le plan d’une machine.

Antonio Bellanca, directeur des opérations de LX Precision: «Je pensais arriver dans une ville sale et désordonnée. Or on trouve de tout ici, Shanghai est agréable à vivre» (Photo: Céline Fontannaz)
Antonio Bellanca, directeur des opérations de LX Precision: «Je pensais arriver dans une ville sale et désordonnée. Or on trouve de tout ici, Shanghai est agréable à vivre» (Photo: Céline Fontannaz)

Les processus de fabrication, l’organisation, les contrôles de qualité: c’est là que la firme suisse considère faire la différence. «Les Chinois se lancent, essaient des choses. Ils sont plus empiristes, mais dans l’organisation du travail, c’est plus aléatoire. Du fait de sa structure, basée sur le modèle helvétique, LX Precision occupe une place privilégiée sur le marché de l’usinage de pièces technologiquement complexes», précise Antonio Bellanca.

Jusqu’à 54 heures de travail hebdomadaire

Sur place, il s’agit de trouver puis former du personnel nécessaire, au fur et à mesure. La direction se donne six mois. «Ils arrivent avec une formation générale moins bonne qu’en Suisse. Parfois, ils se présentent sans même savoir lire le plan d’une machine!» Mais la motivation est là. «Ils ont envie d’apprendre, ils sont curieux, posent énormément de questions.» Et ne rechignent pas à la tâche. Jusqu’à 54 heures de travail hebdomadaire pour la plupart, avec tournus toutes les 12 heures, rythme demandé par les employés à la place de l’habituel 3 x 8 heures, selon Antonio Bellanca. Le travail le week-end est majoré de 100%, les jours fériés de 200%. Alors que le salaire moyen à Shanghai est de 3500 yuans, un ouvrier qualifié touche environ 2500 yuans, (soit 350 francs). Autrement dit environ dix fois moins qu’en Suisse. Et surtout, en flux tendu, l’entreprise tourne jour et nuit, 365 jours sur 365 pour répondre aux besoins du marché. «Par rapport à la concurrence locale, on offre de meilleurs locaux, de meilleures conditions de travail, pondère Nicolas Musy. On essaie d’être efficace, tout en étant en règle. Pas mal d’entreprises chinoises font des combines pour contourner les règlements.»

Interview express: Nicolas Musy, directeur de CH-ina

Membre du comité directeur du Swiss Center de Shanghai, le plus important regroupement d’entreprises suisses en Chine, et directeur de CH-ina, société de conseil pour les entreprises voulant s’implanter dans le pays. En Chine depuis plus de vingt ans.

Nicolas Musy( Photo: Odile Meylan / Edipresse)
Nicolas Musy (Photo: Odile Meylan / Edipresse)

Pour une entreprise suisse, quel intérêt à venir en Chine?

J’ai toujours considéré que ne pas aller en Chine était un risque. Ne pas y venir, c’est courir le risque de voir s’envoler un marché, qui sera pris par d’autres. Les entreprises helvétiques ici (environ 400 dans tout le pays, 900 avec les succursales n.d.l.r.) ne font pas de concurrence à des sociétés en Suisse, mais aux entreprises installées sur le marché chinois.

Sentez-vous l’effet de la crise?

Actuellement, la croissance se situe autour de 9%. Il y aura sans doute un ralentissement. Le gouvernement a prédit un 7% de croissance pour 2011-2016.

La Suisse jouit d’une bonne image en Chine. Travailler pour une entreprise helvétique, pour un Chinois, ça compte?

Un sondage d’opinion a été réalisé auprès de la population sur les marques: la Suisse est sortie en deuxième position derrière la Chine et devant l’Allemagne. Cependant, il ne faut pas oublier qu’on est très nationaliste, ici. Les étudiants en fin d’études ont été sondés pour savoir où ils voulaient travailler: en 2003, sur 50 entreprises, on trouvait 36 sociétés étrangères; en2010, il n’y en avait plus que 10. Les Chinois veulent travailler pour une grande société nationale.

Dans dix à quinze ans, la Chine sera à son apogée.

Qu’est ce que l’empire du Milieu apporte à la Suisse?

La Suisse vend plus à ce pays qu’elle ne lui achète (En 2010, elle a exporté des biens à hauteur de 12,4 miliards de francs vers la Chine et Hongkong n.d.l.r.). Elle est l’un des rares pays à voir une balance excédentaire avec la Chine. Grâce à la vente de produits de luxe et des marchandises à haute valeur ajoutée, comme l’horlogerie. En 2011, les exportations suisses vers la Chine se sont développées quatrorze fois plus vite que vers l’Union européenne. La prospérité suisse est partiellement due à ce qui se passe ici.

Comment voyez-vous ce pays dans dix ans?

Dans dix ans, il restera très compétitif. L’inflation y est moins forte que chez ses concurrents. Trois fois moins forte qu’au Vietnam, deux fois moins forte qu’en Inde. Actuellement déjà, la Chine est le numéro deux pour les publications scientifiques. Aujourd’hui, parmi les quatre entreprises à déposer le plus grand nombre de brevets, deux sont chinoises. Dans dix à quinze ans, la Chine sera à son apogée et deviendra les Etats-Unis des années 1960.

Auteur: Céline Fontannaz