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5 mars 2012

Des voûtes plein la maison

Des artisans vaudois réhabilitent la technique ancestrale des voûtes sarrasines avec des formes très créatives. Une alternative écologique et économique, estiment des chercheurs.

Dominique et Pascal Pittet sur les escaliers intérieurs de leur maison.
A l'intérieur de la maison de Dominique et Pascal Pittet, à Chavannes-sur-Moudon (VD), tout ondule en couleurs.

Quel rapport entre Gaudí et Chavannes-sur-Moudon? A priori aucun. Et pourtant, derrière les façades défraîchies d’une maison du petit village vaudois se cachent des trésors de construction que ne renierait pas le célèbre architecte espagnol, réputé pour ses maisons folles, aux couleurs et aux formes extravagantes.

De l’extérieur, la demeure de Dominique et Pascal Pittet se montre plus que modeste avec un étage qui attend encore d’être rénové: toutes proportions gardées, elle partage un autre point commun avec Gaudí et sa Sagrada Familia inachevée... Mais à l’intérieur, tout ondule en couleurs: de la salle de bains en spirale à la cuisine qui s’étire en vagues jusqu’au fourneau de masse qui étale ses rondeurs au milieu de la pièce principale. Mais surtout c’est le plafond et l’escalier qui enroulent l’œil!

Avec leur entreprise, Dominique et Pascal Pittet font revivre une technique ancestrale: l’art de la voûte sarrasine. Utilisée par Gaudí, elle a aussi fait la gloire de son compatriote l’architecte Guastavino qui a ainsi construit plus de 3000 bâtiments aux Etats-Unis, telles la gare Grand Central de New York ou la bibliothèque publique de Boston.

Des voûtes confectionnées à la main

Parce qu’ils sont tombés amoureux de leur beauté, les artisans Pittet ont tout appris en autodidactes et confectionnent des voûtes à la main depuis une demi-douzaine d’années: une profession entre le maçon, le plâtrier, l’architecte et l’ingénieur. C’est que Pascal est tombé tout petit dans la maçonnerie avec l’entreprise de construction de son père. Sébastien a suivi des études d’ingénieur en génie civil avant de rejoindre ses parents dans la petite structure de Pittet Artisans qui compte un quatrième associé, Antioche Œuvray.

«Ils détiennent un savoir-faire unique et impressionnant en Suisse et même au-delà des frontières du pays», s’émerveille Philippe Block, professeur assistant en structures à l’EPFZ. Ce scientifique conduit un groupe de recherches sur les nouvelles formes de construction en maçonnerie. Etudiant notamment les structures des voûtes sarrasines pour développer des méthodes et des programmes informatiques capables d’augmenter leurs possibilités de formes et d’analyse, il a suivi de près le travail des artisans vaudois. «Une nouvelle vague d’intérêt grandit pour ces techniques de construction. Les voûtes sarrasines ne sont plus guère construites qu’en Espagne pour des escaliers, mais de manière très conventionnelle. Pittet Artisans, qui sont parmi les seuls au monde à le faire, arrivent à créer des structures fiables dans des formes tout à fait avant-gardistes.»

Sous les voûtes, on se sent serein.

Des briques en terre cuite de trois centimètres d’épaisseur, collées les unes aux autres avec du plâtre, à plat, comme le faisait Gaudí, c’est leur recette. Pas de coffrage ni d’armatures métalliques ou en béton, et pourtant ça tient! Pour preuve, l’une des constructions réalisées à Neuchâtel où la voûte supporte le passage de voitures. Pour trouver des formes aussi esthétiques que solides, la petite équipe vaudoise travaille non pas à l’ordinateur, mais selon la technique longuement éprouvée… des ficelles suspendues en guirlandes de vagues plus ou moins plates. «Pour être porteuses, les voûtes doivent être harmonieuses, sourit Pascal Pittet.

Ils ne travaillent qu’avec des matières naturelles

«Ces artisans prouvent que c’est possible avec peu de matériel, de provenance locale et naturelle en plus. Une alternative élégante, économiquement compétitive et écologique», souligne Philippe Block. Pascal Pittet et son équipe ne travaillent en effet qu’avec des matières naturelles. Ils préparent aussi leur propre mortier isolant à base de chanvre et de chaux et ont même conçu un appareil pour le projeter sur les murs en une épaisseur de 20 à 30 centimètres. En plus d’être verts, leurs procédés sont aussi thérapeutiques, assurent-ils: «Sous les voûtes, on se sent serein. C’est presque une expérience spirituelle.»

Salle de bains en plâtre scagliola – invention italienne qui imite le marbre –, sols en plâtre spécial, murs en crépis de chaux: que des techniques anciennes remises au goût du jour chez les Pittet.

On s’en doute, on ne trouvera pas non plus de chauffage central au mazout dans leur maison, mais là encore un système inventé il y a bien longtemps, par les Romains, l’hypocauste: un fourneau de masse couplé à des circuits d’air chaud dans les murs!

Auteur: Isabelle Kottelat

Photographe: Catherine Leutenegger