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16 janvier 2012

Développer sa vie?

Jean-François Duval
Jean-François Duval, journaliste.

Récemment, un astrophysicien m’expliquait que nous ne vivions jamais au présent, mais toujours au passé. Vivre au présent serait tout simplement impossible! Cet astrophysicien me donnait une explication qui va vous paraître alambiquée, rappelant d’abord ce que tout le monde sait: l’éclat des étoiles nous parvient avec un retard de millions d’années-lumière. Même la lumière du soleil prend huit minutes pour atteindre nos yeux.

Or, ajoutait-il, il en va exactement de même, à une échelle infinitésimale, du temps mis par ma main, et toutes choses extérieures, pour se frayer un chemin, via mes perceptions sensorielles et mon cortex cérébral, jusqu’à ma conscience. Ce que je vois, touche, hume, goûte, entends avec mes cinq sens ne m’est jamais sensible qu’avec un certain décalage, fût-il de quelques millionièmes de seconde. Si je caricature: notre capacité à percevoir la réalité présente est aussi lente et retardée que celle des dinosaures!

Nous ne vivons nos viesqu’après coup. Un art mieux que tout autre nous le fait comprendre: la photographie, qui nous dit que tous nos bonheurs sont rétrospectifs. Ils n’existent que parce que nous les pensons, les développons dans la chambre noire de notre boîte crânienne. Cette opération prend du temps et c’est pourquoi Proust y a consacré son œuvre tout entière, jugeant que nous courons tous «le risque de mourir sans avoir jamais connu la vraie vie, de ne pas lavoir, parce que nous ne cherchons pas à l’éclaircir: notre passé est encombré d’innombrables clichés (au sens littéral) qui restent inutiles tant que notre intelligence ne les a pas développés».

Développer les clichés que nous prenons à chaque seconde du réel pour en retrouver la lumière originelle, c’est ce qu’a entrepris mon ami Denis Grozdanovitch dans son nouvel ouvrage, L’exactitude des songes (premier volume d’une collection baptisée L’écrivain photographe, dont les Editions du Rouergue ont eu l’heureuse idée). Très tôt, il s’est muni d’un appareil photo et d’un calepin pour capturer dans le réel tout ce qui appartient au registre des «mouvements infimes» et de l’inattendu dissimulé sous l’apparente insignifiance des choses. Son but? Rendre à la réalité dans laquelle nous baignons une précision que notre monde techno-mécanique, matérialiste, consumériste et simplificateur lui a, de fait, complètement ôtée.

Le monde autour de nous, en somme, est faux. Il l’est parce que l’âme moderne l’a amputé de tout ce qui, en lui, relève de la rêverie, de l’onirisme, de la transcendance immanente, de «la poésie latente qui gît au cœur des choses». En 52 photographies et autant de petits textes ciselés (eux-mêmes des développements), Grozdanovitch s’attache donc à capturer les instants qui font la trame réelle et objective de nos jours.

Ce qu’il fixe ainsi, c’est l’immédiat basculement du présent dans le passé: dans les campagnes ignorées de la France, à Corfou, au cœur d’une Tasmanie de rêve, à Sienne, aussi bien qu’en des cours parisiennes. Bassin d’eau, carafe et verres transparents aux apparences de nature morte sur une table d’osier, verrière embuée et glacée d’un bistroquet, visage de sa compagne Judith, merveilleux petit pont recouvert d’un fin glacis hivernal, façades décaties aux subtiles variations chromatiques, vertigineuse bouche de métro, voilà autant d’éléments dont le mystère essentiel appelle le réflexe du déclic.

Tout, dans L’exactitude des songes, est une invite à capturer puis développer ce qui, dans nos vies, reste le plus généralement caché dans une obscurité sidérale dont ne savons pas, ou très mal, soulever le voile. A mon sens, voilà une démarche qui n’est pas si éloignée de celle de l’astrophysicien dont je parlais au début. Dans un cas comme dans l’autre, ne s’agit-il pas de capturer et de ramener aussi près que possible du présent des éclats de lumière qui nous parviennent de partout et du plus lointain?

Chaque vie, la vôtre comme la mienne, ne devrait-elle pas d’abord être un art de la saisie et du déclic?

Auteur: Jean-François Duval

Photographe: Daniel Rihs