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15 août 2016

«L’Angleterre est une île géographique... la Suisse une île mentale»

Vivant à Berne depuis bientôt douze ans, l’Anglais Diccon Bewes, auteur de best-sellers sur la Suisse, revient sur le Brexit et explique pourquoi ce n’est une bonne nouvelle ni pour son pays natal ni pour sa terre d’adoption.

Diccon Bewes portant une veste mi-appenzelloise, mi- à l'effigie du drapeau anglais
Le Britannique estime que depuis le Brexit les destins de la Grande-Bretagne et de la Suisse sont liés.

Avez-vous été surpris par le Brexit?

Je m’y attendais un peu. J’étais en Angleterre un mois avant le vote. Tout le monde disait: le Brexit, ça n’arrivera jamais. En regardant la télévision, en lisant les journaux, en parlant avec des amis, la plupart pourtant anti-Brexit, je me suis rendu compte que les gens disaient des choses qu’ils n’auraient jamais dites il y a encore deux ans.

Dans quel sens?

Les gens aiment qu’on leur donne des réponses simples à des problèmes compliqués, et c’est un problème compliqué de savoir quelles relations on veut entretenir avec ses voisins.

A cette question, l’UDC comme les pro-Brexit apportent les réponses simples que nous voulons entendre, qui nous arrangent:

la liberté de commerce avec l’Europe, mais sans ce qui nous déplaît, le coût que cela engendre et la liberté de circulation. C’est une réponse simple, mais qui a l’inconvénient majeur de n’être pas réaliste du tout.

Et que pourtant les Anglais ont plébiscitée.

Ce vote leur a permis de protester contre tout ce qu’ils n’aimaient pas. Contre le gouvernement Cameron qui était très impopulaire. Contre l’Union européenne (UE) sur laquelle circulent depuis quarante ans des histoires dont 99% sont fausses, comme la taille réglementée des bananes. Contre la globalisation. Contre l’immigration. Les réponses simples et les mensonges sont très faciles à croire. Si le Brexit l’a emporté, c’est pour les mêmes raisons qui ont fait gagner en Suisse le vote du 9 février contre l’immigration de masse. Les gens qui veulent changer le système sont généralement plus motivés et plus engagés que les autres.

Etes-vous pessimiste concernant les conséquences à venir du Brexit?

Réaliste plutôt, ce qui est un peu la même chose: il y a 3 millions de citoyens européens qui vivent en Grande-Bretagne, dont 1 million de Polonais qui travaillent et envoient de l’argent chez eux, et 1,5 million de Britanniques qui vivent dans l’UE. Comment va- t-on résoudre cela? Le Brexit est à cet égard aussi une mauvaise nouvelle pour la Suisse.

Dorénavant les deux destins sont liés, les deux négociations sont liées: l’UE ne pourra plus rien accorder à la Suisse qu’elle ne doive aussi accorder à la Grande-Bretagne.

Que penser de la nouvelle première ministre, Theresa May, qu’on présente parfois comme une nouvelle Thatcher?

C’est une description paresseuse et sexiste. Elle a été secrétaire du Home Office, l’équivalent du Département de l’intérieur, pendant six ans, et en Grande-Bretagne c’est une très longue période. Elle paraît assez dure sur des thèmes comme la politique sociale ou l’immigration, mais plutôt libérale sur des sujets comme le mariage gay. Je crois qu’elle est assez pragmatique. Ce qui est sûr, c’est qu’un travail difficile l’attend. Avec un parti conservateur divisé qui a déjà détruit Thatcher, Major et Cameron et qui détruira probablement aussi Theresa May: quoi qu’elle fasse, la moitié du parti ne sera pas contente.

Peut-elle réussir le Brexit?

Elle était en tout cas le meilleur choix, ou plutôt le moins pire. Elle n’est pas extrémiste, ce n’est pas quelqu’un qui panique, mais plutôt quelqu’un de très stable, qui prend le temps avant de faire des déclarations et de prendre des décisions. Les deux années qui viennent vont être délicates pour elle, pour la Grande-Bretagne, pour l’Union européenne. Je trouve dommage qu’elle ait déclaré que «Brexit signifie Brexit», qu’il n’y aurait donc pas de deuxième chance, de retour en arrière, un autre référendum, comme cela sera probablement le cas en Suisse sur la question de l’immigration.

Pourquoi cette différence d’approche?

Les Britanniques préfèrent que ce soit les politiciens qui prennent les décisions difficiles. Ils ne comprennent pas le système du référendum, n’y sont pas habitués. De toute ma vie, je n’en ai connu que trois. Le jour d’après, beaucoup de gens ont commencé à dire: si j’avais su, je n’aurais pas voté comme ça.

Il faut dire que ce référendum n’était pas un mouvement populaire, n’était pas issu d’un recueil de signatures, ni une démarche constitutionnelle.

Il a été décidé par une seule personne, David Cameron, qui l’avait promis pour gagner les élections l’an passé. Quelque chose qui n’arriverait jamais en Suisse. On n’imagine pas Didier Burkhalter lançant un référendum pour régler un problème qu’il aurait avec le parti radical.

Pensez-vous que le Brexit va rapprocher la Suisse et la Grande-Bretagne?

Politiquement je ne crois pas, économiquement peut-être. Même si cela tient plus du rêve éveillé que font certains, notamment à l’UDC. Imaginer la Grande-Bretagne rejoindre l’AELE et faire ainsi un contrepoids à l’UE, c’est oublier les forces en présence: la Grande-Bretagne avec 60 millions de personnes, plus la Suisse, l’Islande, la Norvège et le Liechtenstein, soit en tout quelque 72 millions, et en face l’Union et ses 450 millions d’habitants.

Penser que cela puisse se rééquilibrer est une idée folle. La Grande-­Bretagne rejoindra peut-être l’AELE si c’est là la solution au Brexit, mais cela ne signifie pas que la Grande-Bretagne et la Suisse vont en bénéficier mutuellement.

Les deux pays n’ont-ils pourtant pas des points communs importants?

Oui sans doute, au niveau du tempérament, du regard porté sur le monde. L’idée que nous ne sommes pas vraiment européens, que nous sommes meilleurs qu’eux, que les Européens ont plus besoin de nous que l’inverse. La Grande-Bretagne est une île géographique, la Suisse une île mentale, avec les montagnes au lieu de la mer. Les attitudes sont souvent les mêmes vis-à-vis de UE: nous voulons tout ce qui est bon pour nous sans en payer le prix.

La Suisse a-t-elle été utilisée comme exemple par les pro-Brexit?

Oui de la même façon qu’ils ont utilisé la Norvège comme exemple de réussite et de prospérité hors de l’UE. Certaines personnes, dont j’étais, ont fait remarquer que la Suisse et la Norvège ont accepté la libre circulation des personnes et l’accès libre au marché.

Dire que nous pouvions être la nouvelle Suisse, c’était un mensonge.

Diccon Bewes portant une veste mi-appenzelloise, mi- à l'effigie du drapeau anglais
Le cœur de Diccon Bewes balance entre les deux payss...

Que se passera-t-il pour les Britanniques qui comme vous vivent en Suisse?

Je suis ici avec un visa de l’UE mais, le temps que le Brexit se mette en marche, j’aurai pu faire ma demande de naturalisation, puisque cela fait douze ans que je vis ici. Alors qu’un Suisse pour devenir britannique n’a besoin de vivre que cinq ans au Royaume-Uni. En Suisse, on vous fait davantage sentir que vous n’êtes pas vraiment désirés. Suisse, vous ne le serez jamais que sur le papier. Les journaux par exemple, surtout s’il s’agit d’affaires criminelles, n’oublient jamais de préciser les origines de la personne, une pratique très rare en Angleterre. Mais je compte bien devenir suisse, ne serait-ce que pour pouvoir voter, participer aux décisions.

Le Royaume-Uni a la réputation d’avoir mieux réussi sa politique d’immigration que la plupart des pays européens...

Même dans les petites villes, loin des centres cosmopolites, vous trouvez des minorités visibles dans la rue. Dans les années 50, au moment où cette immigration est arrivée après l’éclatement de l’Empire, il y avait un parti d’extrême droite mais qui n’a jamais réussi à obtenir un seul siège au Parlement national. Jusqu’à l’arrivée du UKIP (ndlr: parti pour l’indépendance du Royaume-Uni), qui certes n’est pas raciste même s’il est très difficile de trouver un non-Blanc qui vote pour lui.

La tolérance, le rejet de l’extrémisme, l’ouverture d’esprit, c’est quand même une marque de fabrique de la Grande-Bretagne.

Dans les années 30, il y avait aussi un parti fasciste qui a été rejeté de la même façon qu’était rejeté le parti communiste. Mais cela est peut-être en train de changer, le Brexit le montre. Les extrêmes sont toujours plus populaires.

L’islam fait-il moins peur en Angleterre que sur le continent?

La Grande-Bretagne accueille une très large communauté musulmane depuis longtemps et il est tout à fait normal dans les rues de croiser des femmes voilées. Cela ne choque personne. Le programme de télé le plus populaire, qui a lieu chaque été, est une compétition où douze personnes doivent cuisiner. L’an dernier, c’est une femme voilée qui a gagné. La presse de droite et une partie de la population se sont indignées. Mais la majorité du pays a trouvé ça normal et c’est cette femme qui a préparé le gâteau d’anniversaire pour les 90 ans de la Reine.

Etre britannique, finalement, c’est quoi?

Question difficile. Disons que c’est se sentir un peu différent des Européens, de la même manière que les Suisses peuvent se sentir différents des Allemands, des Français, des Italiens, même si ce sont leurs plus proches voisins. La différence entre Anglais et Ecossais serait par ailleurs assez semblable à celle qu’il existe entre Romands et Alémaniques. Les Romands se sentent différents des Alémaniques mais font partie du système, sont définitivement suisses quand même. Les Ecossais réclament davantage leur indépendance, ils se sentent différents des Anglais mais, on l’a vu lors du référendum de l’an dernier, la moitié d’entre eux se sont sentis suffisamment britanniques pour vouloir rester dans le Royaume-Uni.

Les Ecossais sont plus nationalistes, mais il ne s’agit pas d’un nationalisme à la Marine Le Pen, plutôt un nationalisme de gauche. Cela reste néanmoins du nationalisme.

Et vous n’aimez pas ça?

Le nationalisme peut être dangereux, peut tourner en quelque chose de négatif dont on perd le contrôle. Dès que vous commencez à dire, nous sommes meilleurs qu’eux, que ce soit les Anglais, les musulmans, ou simplement les étrangers, vous vous engagez sur un chemin dangereux. Le nationalisme joue avec les peurs des gens, avec le sentiment d’insécurité, pour gagner des voix, en se fichant pas mal des conséquences.

Peut-on donc comparer l’UDC au UKIP?

Je ne crois pas que cela soit très différent. Sauf que les lois en Grande-Bretagne obligent le UKIP à utiliser une ligne plus modérée. Les moutons noirs de l’UDC, par exemple, seraient illégaux en Angleterre, parce que considérés comme clairement racistes. La Suisse est moins politiquement correcte que la Grande Bretagne. Ce que l’on peut se permettre de dire en public est très différent.

L’UDC porte sans doute une responsabilité là-dedans en créant une atmosphère: si le plus grand parti du pays le dit, moi aussi je peux le dire.

A la librairie Stauffacher à Berne (lien en allemand) où j’ai travaillé pendant six ans, j’avais recommandé un jour un livre à un client, qui est revenu quelques semaines plus tard. Je lui ai demandé: alors ça vous a plu? Il m’a répondu: non je n’aime pas les histoires avec des Noirs. En Angleterre bien sûr il y a des gens qui pensent la même chose, qui le diront même en privé, mais pas dans un lieu public comme une librairie. A Londres, pour cette phrase, j’aurais pu appeler la police.

Avez-vous d’autres exemples de ce genre?

Oui, une dame est arrivée avec mon livre à la caisse et elle s’est rendu compte que j’étais l’auteur. Nous avons commencé à discuter, elle a pris le livre, payé. Puis elle m’a demandé, mais pourquoi vivez-vous en Suisse? J’ai répondu, parce que mon boyfriend est suisse. Elle a repoussé le livre vers moi et a dit, rendez-moi mon argent.

Texte: © Migros Magazine | Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Nicolas Righetti/Lundi13