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13 août 2012

Dico pour île où elle = il

Jacques-Etienne Bovard se demande si un îlot de ségrégation des genres subsisterait, l'air de rien, entre les définitions de l'homme et de la femme. Une injustice qu'il vaut la peine d'explorer (à défaut de pouvoir y remédier de suite).

Jacques-Etienne 
Bovard en gros plan, souriant
Jacques-Etienne 
Bovard, professeur 
et écrivain

Quel livre unique emporteriez-vous sur une île déserte? Pour moi, ce serait sans hésitation le Dictionnaire de la langue Petit Robert. Ah bon? N’est-ce pas un choix bien austère pour agrémenter une solitude? Que nenni: le Robert est à la fois un ange gardien pour toute entreprise d’écriture et un ensorceleur prodigue en échappées poétiques, grâce aux synonymes, renvois et autres citations dont il fourmille, bref, un ami intime, un inséparable.

Notez que, d’édition en édition, il accueille de plus en plus de mots issus des divers français pratiqués au-delà de l’Ile-de-France. Ainsi, pour ce qui concerne notre îlot romand, boutefas, cheni, gouille, avoir meilleur temps de au sens d’«avoir intérêt à», tablard, vengeron et autres greubons sont déjà bellement inscrits à ce patrimoine des humanités. Carnotset: «En Suisse, local, souvent aménagé dans une cave, pour manger et boire entre amis.» Tout compris! On est sauvés! Tout indique qu’affautir, agnoti, crousille, cuchaule, épouairer, menacer dans l’acception calviniste d’«annoncer une bonne nouvelle», niousse, niolu, tauper, se royaumer et tant d’autres bonbenices seront à leur tour mis à la chotte. Patience.

Déliré-je, ou n’y a-t-il pas comme une apparence d’inégalité?

A cette institution admirable, j’ose pourtant adresser une humble requête: que soient mieux équilibrés les renvois respectifs mais pas trop respectueux dans les articles femme et homme. Sous «Homme, être humain mâle», vous trouvez ceci (en gras): monsieur, bonhomme, gars, keum, mec, type, puceau, garçon, époux, mari, père, apollon, hercule, dandy, minet, play-boy, don juan, séducteur, tombeur… Et sous «Femme, être humain de sexe féminin», immédiatement après la définition et toujours en gras: gonzesse, greluche, meuf, nana, nénette, femelle, mouquère, mousmée. Déliré-je, ou n’y a-t-il pas comme une apparence d’inégalité? Sans doute un dictionnaire doit-il être le miroir impassible de la langue, qui a son histoire, sa logique et ses préjugés, mais ne pourrait-il pas introduire quelque courtoisie, que dis-je, une simple équité dans la précédente liste? En la commençant par dame et demoiselle, par exemple, puis en y introduisant épouse, mère, madone, minerve, diane…

Moi en tout cas, l’apollon, l’hercule, n’est-ce pas, je me sentirais plus à l’aise sur mon île déserte, pour le cas où telle vénus jaillirait d’un coquillage…

Nos chroniqueurs sont nos hôtes. Leurs opinions ne reflètent par forcément celles de la rédaction.

Auteur: Jacques-Etienne Bovard