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3 juin 2013

A l'assaut de l'Atlantique à la rame

Têtu, coriace, passionné, le Français Didier Bovard a bravé deux fois l’océan Atlantique en pédalo. Et se prépare à repartir du Groenland à la rame. Portrait d’un dévoreur d’inédit, qui croit en sa bonne étoile.

Didier Bovard envisage de ramer du Groenland jusqu’à Dauville en juin 2014.
Didier Bovard envisage de ramer du Groenland jusqu’à Dauville en juin 2014.

Il regarde sa nouvelle embarcation. Un rameur tout blanc en carbone kevlar, six mètres trente de long, 300 kilos, posté au port de Sciez, près de Thonon en France. Il lui tourne autour, caresse les avirons. Il n’en faut pas plus pour faire rêver Didier Bovard.

Une carrure de rugbyman, la blague carambar toujours à portée de main, 50 ans, mais «une pêche d’enfer», ce modeste Savoyard a décidé un jour de contrarier le cours des choses.

Oui, ce cariste aux eaux d’Evian, qui n’avait jamais mis le pied en mer, s’est improvisé marin. Et a traversé l’Atlantique... en pédalo! Soit 5300 km avalés en 117 jours à la seule force des mollets et d’une volonté hargneuse.

Avec un grand-père valaisan et un autre breton, sûr que cet aventurier fait maison est un personnage hors norme, chapardeur d’insolite, qui a dévoré tous les livres d’explorateurs, de Jules Verne à Alain Bombard, en passant par Gérard d’Aboville. La vie, il la croit toute tracée, «tout est écrit», aime-t-il à répéter. Et pourtant, il ne cesse d’y mettre de l’inattendu.

Tout a commencé en 1995, quand il apprend que Guy Delage vient de réussir la traversée de l’Atlantique à la nage.

Je me suis dit que j’allais moi aussi me lancer, mais à ma façon. Je ne voulais pas faire du réchauffé.

Ce sera donc en pédalo, une embarcation de six mètres de long, construite par ses soins et baptisée My way. Une expédition sur terre et sur mer, puisqu’il veut aller d’Evian jusqu’à Memphis, ville mythique d’Elvis, à qui il voue une admiration sans borne.

Deux expéditions inscrites dans le «Guiness Book»

Evidemment la traversée ne s’est pas faite du premier coup. Tempêtes, bateau confisqué, tendinite aux deux genoux.

Tracté jusqu’aux Canaries, le Savoyard est obligé de rentrer avec un goût d’échec dans la bouche.

J’entendais rigoler derrière moi. Mais moi, ça m’avait renforcé dans l’idée que je pouvais le faire.

Quelques mois plus tard, en février 1999, il recommence et achève cette fois la traversée. Il arrive au large de la Désirade, à court de vivres,–«je n’avais plus que des spaghettis que je mangeais sucrés le matin, salés à midi et le soir»–mais impossible d’accoster.

Un abandon provisoire, puisque le Savoyard à tête dure veut aller jusqu’à Memphis. Il le fera finalement en 2002, retraversant en 88 jours grâce à de meilleurs courants. 4500 km d’océan pour 2000 km à vélo, de la Louisiane jusqu’au berceau du blues–«120 km par jour en plein été, on me prenait pour un fada!»–l’exploit est accompli.

Ses deux expéditions sont inscrites dans le Guiness Book, mais Didier Bovard hausse les épaules. «Je ne le fais pas pour le record. Je veux juste ma part de liberté dans ce monde de folie. Frustré de ne pas avoir été footballeur professionnel, j’ai pris un boulot puis un autre, et on finit comme des robots. Quand je suis en mer, je rentre dans mon univers, mon pays imaginaire. Je n’ai pas de maîtresse, mais oui, j’ai une double vie!»

On aurait pu penser que ça l’avait calmé. Mais chez le Savoyard, le calme est toujours temporaire. Et précède les nouvelles conquêtes. En voyant un jour aux infos une image d’ours blanc sur son iceberg à moitié fondu, il sursaute.

Ça a suffi pour me donné envie de repartir. J’ai voulu faire quelque chose pour les animaux et sensibiliser les gens au réchauffement climatique.

A l’aventure solitaire – qui lui a coûté deux divorces – se joint alors l’engagement écologique. Didier Bovard se met en tête de traverser du Groenland jusqu’en France, en arborant une statue d’ours blanc sur le capot de son hydrocycle.

Une nouvelle fois, il équipe son embarcation de sachets lyophilisés (bœuf Stroganov, couscous, desserts,…) et de 350 litres d’eau. Sans oublier la lecture et la musique. Comme toujours, il profite des longues semaines de solitude pour dévorer des pavés, Le Comte de Monte-Christo d’Alexandre Dumas, Stephen King, écouter Norah Jones, Shakira et Elvis bien sûr.

Quand il quitte Nuuk, le 11 août 2012, il sait que c’est un peu tard dans la saison, que sa route ne sera pas facile.

Vent du nord soutenu, un départ poussif autour des récifs, quinze kilomètres en marche arrière, à cause des mauvais courants. Mais les phoques, «avec leur tête qui affleure comme des petits ballons de foot posés sur l’eau», l’encouragent à garder le cap. Et Nabucco de Verdi l’accompagne–«on aurait dit que je glissais sur des nuages tellement la mer était sombre et belle.»

Pourtant, seize jours plus tard, une grosse tempête s’annonce. «Les hostilités ont commencé, le vent a monté les tours. Je me suis retrouvé dans des creux de huit mètres. J’entendais crépiter le sel, l’écume, et les chocs terribles contre la coque me projetaient contre les parois», dit-il avec une grimace.

Il lui aurait suffi d’appuyer sur un bouton pour déclencher la balise de détresse. Mais l’homme n’est pas du genre à baisser les bras. Pendant trente heures, il reste en position fœtale, balloté dans son embarcation.

Impossible de manger, de dormir et même de boire tellement le mal de mer est aigu. Il finit par contacter une amie et lui lâche: «Sors-moi de cet enfer». Finalement sauvé par un hélicoptère, il ne pense qu’à son bateau laissé derrière lui. «Le lendemain, je voulais repartir.»

Il s’embarque dans une nouvelle aventure l’année prochaine

Aujourd’hui Didier Bovard est à quai. Pas pour longtemps. Il a repris les mots et les pinceaux pour prolonger l’aventure. Mais sa vie s’écrit ailleurs, quelque part sur les flots, entre les dorades coryphènes, les tortues et les oiseaux marins, dans ces moments d’osmose intense avec la nature.

Pour l’heure, il regarde affectueusement sa nouvelle embarcation, Viking XIV. Son rameur blanc, acheté à bon prix à Roger Montandon.

Le temps de le repeindre, de réparer l’électronique et il retentera la traversée de Qaqortoq au Groenland jusqu’à Deauville en France, à la rame cette fois. La date est déjà fixée: juin 2014.

Même après avoir frôlé la mort, je n’ai pas encore découvert mes limites.