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21 novembre 2015

Le «miracle de Berne», un an après

Ouverte en décembre 2014, la Maison des religions à Berne est un lieu unique au monde. Elle regroupe sous le même toit hindouistes, musulmans, chrétiens, bouddhistes et alévis. Entre partages et compromis, les différentes communautés apprennent à cohabiter.

Dans l’espace consacré au
bouddhisme,  Bhante Anuruddha, un moine sri-lankais, dialogue avec deux femmes de confession
hindoue.
Dans l’espace consacré au bouddhisme, Bhante Anuruddha, un moine sri-lankais, dialogue avec deux femmes de confession hindoue.

Le parvis gris est bondé. Quelque mille fidèles sont regroupés à l’extérieur du temple. «On va brûler les mauvaises énergies», glisse une femme vêtue d’un sari rouge chatoyant. Elle tient dans ses mains un bol d’où sort une flamme. Au son des tambours et des trompettes, elle dépose le récipient. Son contenu se consume à côté de centaines d’autres. Des odeurs d’encens et d’épices s’échappent et enivrent l’atmosphère. Toutes ces personnes sont présentes, ce samedi d’automne, afin d’assister à une importante fête hindoue.

Des femmes hindoues réunies autour d'un récipient contenant une flamme.
Des odeurs d’encens et d’épices enivrent l’atmosphère.

En regardant cette procession haute en couleur, on peine à croire que l’on se trouve dans le quartier de Bümpliz, dans la capitale fédérale. C’est ici que le «miracle bernois» s’est produit il y a presque un an: faire cohabiter cinq religions sous un même toit. De plus, même s’ils n’ont pas leur propre sanctuaire, les juifs, les baha’is et les sikhs font partie de l’aventure via les groupes de dialogue.

Chacun son espace

Le complexe est ultra-moderne. Il abrite d’un côté la Maison des religions et de l’autre des commerces et des appartements.

Ce mélange est important, il reflète la vie de tous les jours. Parfois, comme aujourd’hui avec la grande fête hindoue, les habitants du quartier s’arrêtent et viennent regarder. C’est ainsi que commence le dialogue,

L'intérieur de la mosquée.
Le magnifique lustre qui orne la mosquée a été fabriqué à Istanbul.

se réjouit Brigitta Rotach, responsable du programme culturel de l’institution, en poussant la porte vitrée de l’entrée. Au rez-de-chaussée, un grand espace lumineux abrite un restaurant ayurvédique. Nous empruntons la porte à droite afin d’accéder à la mosquée, vide ce jour-là. Un énorme lustre de cristal pend au-dessus du tapis moelleux. «Lors de la grande prière du vendredi, quelque quatre cents musulmans, pour la plus grande part originaires des Balkans, sont présents», relève notre guide.

Plus loin, deux grandes pièces accueillent l’Association interculturelle bouddhiste de Berne (lien en allemand). Assis en tailleur devant une statue de Bouddha, Bhante Anuruddha, un moine sri-lankais, discute avec deux femmes hindoues. «C’est une nouvelle expérience très enrichissante. Nous allons essayer de reproduire le modèle dans mon pays en décembre», confie-t-il.

Une femme se recueille devant une noix de coco au sol dans le temple hinodu
Dans le temple hindou. La noix de coco tient une place particulière dans les rites et est offerte aux dieux.

Dehors, la fête bat toujours son plein. A l’intérieur du temple, des centaines d’hindous se recueillent, dialoguent ou prient. L’endroit est vaste, haut et coloré. Treize artistes venus d’Inde ont notamment sculpté et peint les figures qui ornent l’endroit sacré. Au-dessus de ce sanctuaire se trouvent les bureaux des sept employés que compte la Maison des religions. Devant, un vaste espace est consacré au dialogue. Différentes activités culturelles y sont organisées.

C’est également au premier étage que se trouvent les lieux de culte des chrétiens et des alévis.

Huit confessions se partagent l’église, c’est une sorte de centre œcuménique,

L'intérieur de l'église chrétienne
L’église chrétienne est fréquentée par huit différentes communautés.

explique Brigitta Rotach. Désert ce jour-là, le sanctuaire est principalement fréquenté par les orthodoxes d’Ethiopie et les Frères moraves. Il a été pensé de façon que les différentes communautés puissent officier selon leur liturgie grâce à un décor sobre et à des parois modulables. De l’autre côté, des rires d’enfants résonnent. A l’intérieur d’une pièce immaculée, les alévis célèbrent un anniversaire. Cette religion a des racines pré-islamiques incluant notamment le culte des ancêtres et de la nature, elle est pratiquée principalement par les Kurdes de Turquie.

Echanges et compromis

Mais pourquoi ces cinq religions et pas d’autres?

Le choix s’est fait selon les besoins. Certaines communautés n’avaient pas de lieux de culte suffisants. Leurs représentants ont donc demandé à être présents. Dialoguer entre les religions est une tradition de plus de vingt ans à Berne,

Lampes intégrées dans le mur dans l'espace des alévis.
La lumière est mise en scène avec soin dans l'espace des alévis.

explique la responsable culturelle. Si aujourd’hui la cohabitation semble bien fonctionner, c’est notamment grâce à de nombreux compromis. Il a par exemple fallu choisir qui serait placé «sur» qui. Finalement, seuls les bouddhistes ont les chrétiens au-dessus de leur tête. Cette option était en accord avec leur croyance.

Les hindous et les alévis ont dû revoir certaines de leurs cérémonies impliquant la présence d’un feu ouvert: incompatible avec les assurances incendies. «Tous ces compromis reflètent notre quotidien. C’est en dialoguant que nous trouvons des solutions», sourit Brigitta Rotach. Pourvoyeur d’intérêt Il a fallu plus de quinze ans pour mettre sur pied ce projet visionnaire. Il en faudra certainement autant pour tirer un bilan objectif. «Nous en apprenons tous les jours, déclare ainsi la responsable culturelle.

Il est difficile de chiffrer le nombre de fidèles, mais il y a un grand engouement, même à l’international.»

L’établissement attise la curiosité de nombreux curieux d’ici et d’ailleurs. «Nous ne sommes pas un musée, avertit par ailleurs Marco Röss, vice- président de l’Association interculturelle bouddhiste de Berne. Nous sommes indépendants les uns des autres. Nous ne voulons pas devenir la deuxième attraction de Berne après les ours.» La Maison des religions serait-elle victime de son succès? Non, rétorquent les différents protagonistes qui voient d’un bon œil cet intérêt. Et puis, conclut Mala Jeyakumar, prêtresse hindoue:

Ici, il n’est pas question de savoir quelle religion est plus importante que l’autre. A la fin, nous sommes tous les enfants de Dieu.»

Texte © Migros Magazine – Emily Lugon Moulin

Auteur: Emily Lugon Moulin

Photographe: Ruben Hollinger