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27 mars 2017

Le «sale pédé» du préau

Victime de violences homophobes à l’école, le metteur en scène, comédien, animateur et journaliste québécois Jasmin Roy a pris sa plume une bonne trentaine d’années après les faits pour que cesse ce harcèlement ordinaire.

Jasmin Roy dans une salle de classe, son livre à la main.
Au travers de son témoignage et de l’association qu’il a créée, Jasmin Roy apporte son soutien aux enfants victimes de discrimination.

Longtemps, pour moi, l’école a été un enfer!» L’accent chantant de Jasmin Roy tranche avec les propos durs, parfois crus qu’il tient dans le hall feutré d’un hôtel genevois. Evoquer son passé douloureux ne doit pas être facile.

Mais voilà, ce Québécois a choisi de rompre le silence, de briser le tabou qui entoure l’homophobie des préaux en publiant Sale pédé – Pour en finir avec le harcèlement et l’homophobie à l’école (paru aux Editions de l'Homme et disponible chez Ex Libris) un livre coup de poing dans lequel il évoque les cinq années de calvaire qui l’ont privé d’une partie de son enfance et marqué à vie.

Cette biographie, suivie d’une dizaine de témoignages actuels, il l’a jetée sur le papier «pour laisser un héritage». Ses yeux bleus se plantent dans les nôtres.

Car je voyais des jeunes de maintenant subir la même chose que ce que j’avais enduré, alors que je croyais comme tout le monde que les lois qui protègent dorénavant les gays et les lesbiennes avaient réglé le problème.»

Devenu militant par la force des choses, il a créé une fondation qui porte son nom pour lutter «contre l’intimidation, la violence et la discrimination faites aux enfants en milieu scolaire».

Une différence mal acceptée

Il faut dire qu’il en a bavé, Jasmin Roy. Entre 11 et 16 ans, il a été la tête de Turc de l’école. Tout cela parce qu’il était différent, qu’il était «un garçon pas comme les autres». Du moins aux yeux de ses bourreaux qui ont usé de ce prétexte pour l’humilier, l’injurier, le battre, l’exclure. Encore et encore. Sans lui laisser de répit. Jusqu’à le transformer en un «pantin inanimé» comme il l’image dans son bouquin:

Il y avait une proie à traquer, un faire-valoir sans défense à ridiculiser qui était incapable de rivaliser avec eux: ‹La Jasmine›. La chasse était ouverte, tous les coups étaient permis.»

A force de côtoyer la peur au quotidien, l’adolescent qu’il était s’est muré dans le silence, a perdu son sourire et sombré dans «la honte, la tristesse et le désespoir sans fond». Autant de stigmates hérités de ces actes barbares que les adultes banalisaient. Et banalisent encore malheureusement trop souvent.

A chaque agression, le découragement m’affaiblissait, je m’affaissais dans une morbidité émotionnelle, une incompréhension étouffée,

écrit-il. Je me demandais: Pourquoi moi? Qu’est-ce que j’ai fait?»

Quelques pages plus loin, il tire un bilan terrible de ce long chemin de croix: «J’ai perdu cinq années à stagner, à croire que ma vie était en faillite, qu’il n’y avait pas d’espoir, qu’il n’y avait pas de place pour les Jasmin Roy du monde entier.»

Quand on lui demande s’il avait alors songé au suicide, ce quinqua répond d’abord «Non!» sans hésiter. Puis, après quelques secondes de réflexion, il admet que cette pensée lui avait traversé l’esprit, mais pas au point de passer à l’acte:

J’ai parfois eu envie que ça s’arrête pour avoir la paix.»

Le salut, pour ce comédien et metteur en scène, ça a été le théâtre, un rêve d’enfant auquel il s’est accroché de toutes ses forces comme à une bouée et qui lui a permis de survivre, de ne pas couler, de ne pas se perdre.

Décrocher n’était pas une option, je voulais terminer mes études au secondaire pour entrer dans une école de théâtre. C’est ça qui m’a sauvé.»

Jamais il n’a dévié de son cap, même aux pires moments de la tourmente.

Une bombe à retardement

Des années plus tard, alors que cette épreuve semblait loin derrière lui, qu’il pensait s’en être détaché («J’avais du succès au niveau professionnel et je partageais ma vie avec un homme que j’aimais.»), le passé a soudain refait surface.

Mon crâne était une cocotte-minute dont on avait brutalement soulevé le couvercle. Tous mes traumatismes refoulés en jaillissaient comme un geyser.»

Diagnostic: trouble d’anxiété généralisé. «J’ai dit à mon médecin: ‹Je ne veux pas mourir, mais je ne peux pas vivre comme ça non plus. Il faut que je me sorte de là!› C’est tout simple, si je n’agissais pas, je cessais d’exister.»

Quasi cinq ans de psychanalyse intensive seront nécessaires pour lui redonner confiance, redorer son estime de lui, l’arracher à sa dépression et ses névroses et pouvoir pardonner à ses agresseurs. «Cette étape a été essentielle.

Pardonner, ce n’est pas oublier, c’est se libérer de la colère, de la peur et de la peine.»

Aujourd’hui, est-il totalement guéri? Jasmin Roy sourit. «Moi, ça va plutôt bien.

Je suis un handicapé intérieur, mon âme est en fauteuil roulant, mais je suis capable de faire les Jeux paralympiques!»

Texte: © Migros Magazine | Alain Portner

Auteur: Alain Portner

Photographe: Nicolas Righetti