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9 décembre 2013

«Dix ans que je tire sur la corde...»

En 2015, Christophe Darbellay devrait quitter la scène fédérale. Pour mieux défendre de l’intérieur son Valais natal. Bilan, perspectives et confidences.

Christophe Darbellay
Christophe Darbellay aura occupé neuf ans la présidence du PDC. Un record absolu dans l’histoire récente du parti.

Vous avez annoncé votre départ du Conseil national et de la présidence du PDC pour 2015. Marre de cette vie?

Pas du tout, mais douze ans c’est suffisant. Il faut savoir donner des perspectives à d’autres personnes tout aussi capables: je n’ai pas l’intention d’empêcher d’autres pousses de s’épanouir. En attendant, je continue de faire mes septante heures par semaine. Quant à la présidence du PDC, je l'aurai exercée pendant neuf ans, un record absolu pour un démocrate-chrétien.

Annoncer votre candidature au Conseil d’Etat valaisan pour 2017, n’est-ce pas une manière de se réserver une place face aux sortants?

La question de ma candidature m’était posée vingt-cinq fois par jour. Pour les observateurs attentifs, c’est un secret de polichinelle. J’aime les choses claires, j’y ai répondu en disant que ma candidature ne visait pas les élus en fonction. Je les ai soutenus et ils décideront librement du moment de leur départ. Il n’est pourtant pas interdit d’imaginer qu’il y aura, à un moment donné, une place vacante.

Pour le président du PDC, la famille est l’un des principaux sujets de préoccupation des Suisses.

Pour y faire quoi?

La politique aujourd’hui se passe aussi dans les cantons mais l’influence de Berne se renforce à vue d’œil. Il n’y a qu’à voir à quelle sauce le Valais se fait manger actuellement. Entre l’initiative Weber, l'abandon de l’aéroport, l’aménagement du territoire, à un moment donné il faut dire stop.

Bien connaître la Berne fédérale, où les décisions importantes se prennent, est un avantage incontestable.»

Freysinger a donc raison de cumuler...

Non, ce n’est pas sérieux de dire, comme il l’a fait, que venir à Berne pour lui c’est comme partir en vacances. Moi je sais combien je travaille. En session, comme le reste de l’année, je me lève à 5 heures du matin. Et hier soir il était 2 heures lorsque je suis allé me coucher.

On parle aussi en Valais de la fille de Pascal Couchepin pour récupérer le siège radical au Conseil d’Etat...

C’est une personne de qualité et je me réjouirais de travailler avec quelqu’un comme elle.

La frange la plus conservatrice du PDC valaisan était parvenue à vous barrer la route de Sion en 2009. De la rancune?

Les choses se sont apaisées, des adversaires d’hier me soutiennent désormais. Il reste quelques coriaces, mais ils voient bien que je suis capable de débloquer des autorisations de construire pour des télésièges qui ouvriront à Noël!

Pendant ces deux ans de liberté, ne serez-vous pas tenté de sortir de la politique, de faire enfin quelque chose de plus concret?

Déjà, je dois aller à Lourdes à pied, ce qui risque de m’occuper un bout de temps... quant aux choses concrètes, je préside une entreprise vini-viticole, je suis dans le conseil d’une entreprise électrique très active dans les énergies renouvelables, je suis président de la fête fédérale de tir, du comité de patronage pour la rénovation et l’aménagement de l’hospice du Grand-Saint-Bernard. Et puis ce sera l’occasion de refaire un peu d’alpinisme, d’aller à la chasse et de m’occuper de ma famille.

Cela fait dix ans que je tire sur la corde, je sens bien que le rythme que je mène n’est pas un rythme normal.»

Selon le classement annuel du Conseil national établi par l’Université de Zurich, vous vous situez plus à droite que votre collègue du PDC valaisan Yannick Buttet, pourtant considéré comme un néoconservateur...

Je me suis toujours demandé comme ils calculaient ça… Mais ce rating confirme une fois de plus que je suis légèrement à droite du centre, ce qui me convient bien. Ce classement confirme aussi le profil plus marqué du PDC. Le parti s’est resserré, discipliné. Nous gardons des ailes, mais nous sommes clairement au centre-centre droit.

Peut-on dire que votre conseillère fédérale Doris Leuthard est sortie durablement affaiblie du naufrage de la vignette?

C’est une situation difficile pour elle, qui n’a pas l’habitude de perdre. Mais elle se relèvera, et elle sera encore là de nombreuses années, j’en suis persuadé.

Comment expliquer l’effondrement de l’initiative sur la famille que vous avez soutenue?

L’UDC était le mauvais messager: tout le monde sait que le parti de la famille, c’est le PDC. Mais ça me semblait difficile de rejeter une idée que le PDC a mise en œuvre déjà dans trois cantons, Zoug, Lucerne et le Valais. Jusqu’à preuve du contraire, il n’y a pas eu des milliers de femmes qui sont retournées au foyer à cause de ça. Mais il y a eu un contre-feu terrible de la part des adversaires de l’initiative, des cantons et des médias. Avec un argumentaire purement financier, qu’on va nous ressortir contre nos deux initiatives sur la famille. Alors qu’il s’agit d’une question de principe plutôt que de coûts.

C’est-à-dire?

Nous voulons corriger le fait que quand on est marié on paie plus d’impôts et on touche moins d’AVS. L’autre initiative veut mettre fin à une absurdité: l’Etat reprend un tiers du montant des allocations familiales qu’on verse pour aider les familles avec des enfants. On pénalise ainsi surtout la classe moyenne et la classe moyenne inférieure.

Aujourd’hui l’arrivée du premier enfant en Suisse pour une famille, c’est 40% du pouvoir d’achat qui disparaît. Avec le deuxième, c’est 60%.»

N’y a-t -il pas aussi derrière vos initiatives une volonté nataliste?

Je ne crois pas qu’on puisse totalement inverser la tendance de la natalité avec ces mesures. Mais en même temps les gens ont de plus en plus de peine à se dire qu’on va tout résoudre avec l’immigration. Il faut plus probablement les deux, natalité et immigration. Selon le scénario d’Alain Berset, dès 2030 l’AVS en sera à 8 milliards de chiffres rouges par année. Dans ce contexte on peut considérer qu’on n’en fait pas beaucoup pour les familles.

Comment expliquez-vous ce manque de soutien et d’intérêt?

Selon les baromètres d’opinion, les soucis principaux des Suisses sont l’immigration et les assurances maladie, etc. La famille vient très loin derrière, même dans l’électorat PDC. On la considère souvent comme une affaire strictement privée, individuelle, intime. C’est vrai. Mais quand on parle avec les gens, souvent la première chose dont ils vous entretiennent, ce n’est pas l’immigration, ils vous parlent d’abord de leur famille.

Un vent de panique souffle sur le Conseil fédéral et les milieux économiques face à l’initiative de l’UDC «contre l’immigration de masse». Partagez-vous leurs craintes?

Ce vote, on n’a pas le droit de le perdre. Avec la libre-circulation des personnes, on s’attaque à un élément essentiel de la prospérité suisse. On a traversé la pire crise économique des huitante dernières années aussi grâce à ça: un marché du travail flexible. Quand vous avez besoin d’ingénieurs, ou d’infirmières, ou de dessinateurs, on peut aller les chercher, ils viennent. Ils ne vous demandent pas où se trouve Kreuzlingen, ils vous demandent quand ils peuvent commencer.

Les désagréments apportés par la libre-circulation sont pourtant réels, non?

Il faudra bien expliquer les enjeux, éviter l’émotionnel, contrer ceux qui disent que si on ne trouve pas de places assises dans les trains et pas de logements à Genève ou Zurich c’est à cause de la libre-circulation. Rappeler la réalité: un pays de 8 millions d’habitants avec la force économique quasi d’un pays qui en aurait 20. Que pour maintenir ce niveau de vie dont on profite tous nous avons besoin d’une main-d’œuvre qualifiée. Qu’il s’agit de gens capables de s’intégrer, étant culturellement proches de nous. Nous avons intérêt à ce que la libre-circulation continue, parce que nous avons besoin de ces gens.

A contrario, sur l’asile, le président du PDC a des positions de plus en plus proches de celles de l’UDC, non?

Les étrangers qui posent problème, une poignée de criminels, n’ont rien à faire ici. Ceux qui ne veulent pas s’intégrer, qui ne respectent pas le système, doivent partir. Sur l’asile, il fallait clarifier la position, resserrer un peu la vis. Certains essaient de donner de nous une mauvaise image, mais nous sommes le pays d’Europe, juste derrière la Suède, qui accepte, en proportion de sa population, le plus d’étrangers. Le durcissement de la loi sur l’asile était absolument nécessaire pour que la Suisse puisse maintenir sa tradition humanitaire et venir en aide à ceux qui en ont vraiment besoin.

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Raffael Waldner