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6 mai 2013

Dominique Bourg: «Le système politique actuel ne suffira pas à sauver la Terre»

Professeur à la Faculté des géosciences et de l’environnement à l’Université de Lausanne, Dominique Bourg propose une refonte des systèmes politiques qui permettrait de prendre de meilleures décisions pour notre planète.

Dominique Bourg
Dominique Bourg propose de créer une 3e chambre au Parlement pour mieux protéger l’environnement.

Votre livre* démontre que la démocratie telle qu’on la connaît aujourd’hui n’est pas en mesure de répondre aux problèmes écologiques contemporains. Comment êtes-vous parvenu à ce constat?

La raison principale est que les problèmes environnementaux sont contre-intuitifs, c’est-à-dire que nous n’y avons que rarement un accès direct. Prenons un exemple: lorsque je roule avec ma voiture, il m’est impossible de percevoir les dommages que je cause à l’environnement. La relation entre s’asseoir au volant, émettre du CO2 et donc contribuer au réchauffement climatique est trop complexe. Seules les sciences nous en informent.

Si les gens pouvaient voir le long des routes les victimes qu’implique leur mode de déplacement, ils arrêteraient tout de suite de conduire!

Vous estimez que les citoyens sont trop égoïstes?

C’est un jugement moral que je ne me permettrais pas. Ce que l’on peut dire, c’est que les problèmes environnementaux auxquels on assiste ne sont pas seulement des problèmes de pollution mais plutôt de consommation. Ce qu’exige la planète, c’est qu’on consomme moins. Pas simple!

Depuis trois siècles nous nous sommes persuadés qu’accumuler des biens matériels était la clé du bonheur!

En informant mieux les citoyens à propos des problèmes environnementaux, ne pourraient-ils pas prendre des décisions plus respectueuses de l’environnement?

Non, je ne crois pas. Une information abstraite, donc que l’on ne peut pas soi-même expérimenter, n’a jamais permis de changer les habitudes.

Les gens ne changeront leur comportement que s’ils sont victimes d’une catastrophe qu’ils ont créée de manière directe.

Dominique Bourg: "Le système politique actuel ne suffira pas à sauver la Terre."
Dominique Bourg: "Le système politique actuel ne suffira pas à sauver la Terre."

Ces dérèglements climatiques et catastrophes naturelles ont tendance à se multiplier ces dernières années. Ne permettront-ils pas aux gens de prendre conscience de la situation?

Oui, ils s’en rendront compte lorsque ces événements surviendront en masse et régulièrement. Aux Etats-Unis par exemple, la population du New Jersey et de New York a été choquée l’automne dernier de réaliser qu’un cyclone pouvait remonter assez au nord pour les frapper. Mais ce n’est donc qu’une petite partie de la population américaine qui l’a expérimenté. Et même dans cette région, certains continent à douter de la véracité de la théorie du réchauffement climatique.

Le jour où la population prendra conscience des défis environnementaux, il sera trop tard pour inverser la tendance.

On voit pourtant de plus en plus de lois vertes qui passent la rampe devant le peuple, notamment l’initiative sur les résidences secondaires et la nouvelle loi sur l’aménagement du territoire. Une prise de conscience n’est-elle pas en train de se faire?

Ce sont des initiatives très intéressantes qui ont été acceptées. Mais si ces lois ont réussi à rassembler une majorité, c’est parce que la Suisse est actuellement très urbanisée. Or, les gens des villes désirent conserver des coins de nature intacts dans leur pays.

Au fond, ne sommes-nous pas prêts à réduire notre qualité de vie?

Un Suisse émet aujourd’hui 6 tonnes de CO2 par an en émissions directes. A cela il faut ajouter les émissions indirectes. Ce sont par exemple celles qu’implique la fabrication à l’étranger des produits importés.

En Suisse, on arrive alors à un total de 18 tonnes de CO2 par an et par personne.

Réformer nos systèmes politiques deviendra donc une nécessité?

Je prône effectivement l’instauration d’une démocratie écologique. Pour cela, il faudrait passer d’un système bicaméral à un système tricaméral. Les lois seraient votées comme aujourd’hui au Conseil national et au Conseil des Etats. Mais en ce qui concerne les sujets ayant un rapport avec le long terme, la troisième chambre aurait son mot à dire. Elle pourrait ainsi opposer un veto suspensif aux lois envisagées et qui vont à l’encontre des intérêts du genre humain et de l’environnement. Ce droit ne pourrait être utilisé que deux fois de suite au maximum et obligerait le parlement à réexaminer la loi, ni moins ni plus.

Pourquoi les deux premières chambres ne suffiront-elles pas à prendre les bonnes décisions?

Au Parlement s’expriment des intérêts sociaux contre d’autres intérêts sociaux. Il est donc là pour harmoniser les divergences d’intérêts dans un Etat, sans tenir compte des enjeux de long terme. Ces institutions ont été conçues pour permettre l’enrichissement de la population dans un monde réputé receler des ressources abondantes. Aujourd’hui en revanche on sait que les ressources et les capacités de régulation du système Terre sont finies. On sera donc forcé à réduire nos flux de matière et d’énergie. Sous la pression des pays émergents nos voisins ont déjà commencé!

On ne peut donc pas conserver à l’identique un dispositif institutionnel étranger aux problèmes à résoudre.

De qui serait constituée cette troisième chambre?

Elle serait composée à 50% d’experts, selon une procédure particulière, et de citoyens choisis au hasard, et non en vertu de tel intérêt. Cette assemblée aurait à sa disposition un «collège du futur», composé de jeunes chercheurs chargés de faire le monitoring des connaissances sur la biosphère mais également en ce qui concerne l’éventuel changement du substrat biologique de la nature humaine. Par exemple la procréation médicalement assistée ou les manipulations génétiques.

Vous proposez aussi d’ajouter de nouveaux principes dans les constitutions nationales. De quoi s’agit-il?

La guerre et la paix dépendaient principalement des relations entre les pays limitrophes, notamment en ce qui concerne les enjeux économiques. Mais cela est en train de changer pour dépendre toujours plus de la manière dont nous faisons face à la pénurie de ressources fossiles, minérales et biotiques. Un pays qui sollicite trop les ressources et les capacités de régulation de la planète devient un danger pour les autres. Les constitutions devront donc inciter à une gestion plus économe des ressources.

En Suisse, pays de la démocratie directe, cela paraît bien difficile de faire accepter de telles réformes.

Pour le moins! Mais il faut comprendre que ces propositions ne s’opposent pas à la démocratie directe. La troisième chambre pourrait par exemple solliciter l’avis du peuple.

Il s’agit seulement de rajouter un contre-pouvoir supplémentaire, spécialisé dans les enjeux de long terme à haute teneur scientifique.

La population ne craindra-t-elle pas un retour à une forme d’autoritarisme?

Cette troisième chambre ne pourrait rien imposer que le souverain refuse. Elle ne vote aucune loi. Elle est là pour contraindre à savoir et à réfléchir. Elle n’a aucun pouvoir de statuer, ce n’est pas un régime autoritaire! Les dictateurs feront plutôt leur retour si nous continuons à gaspiller nos ressources. Un sondage vient par exemple de montrer que les Allemands et les Français ressentent le besoin d’avoir un chef plus charismatique pour diriger leur pays. Quand ça va mal, on a tendance à aller vers plus d’autoritarisme…

Votre deuxième piste est de favoriser des initiatives locales, émanant du peuple.

Les sociétés à l’échelle globale ne bougent pas.

Mais en revanche il y a des initiatives locales qui sont très intéressantes, proposées par une toute petite partie de la population qui n’attend pas sur les politiques publiques pour prendre son destin en main.

Vous avez un exemple?

Il y a notamment le cas très intéressant des villes en transition. A l’échelle d’un petit territoire, toute une population adopte un nouveau mode de vie plus respectueux de l’environnement. Les habitants décident de réduire la consommation d’énergie, de choisir des matériaux de construction locaux ou encore de favoriser les transports peu polluants. Les commerçants aussi se prennent au jeu, notamment en proposant des produits issus des circuits les plus courts possibles.

Les réformes que vous proposez prendront beaucoup de temps pour se mettre en place. Du temps justement, c’est ce qu’il nous manque pour sauver notre planète d’un désastre écologique?

Très probablement. Mais on peut dire que si on avait agi au sommet de Copenhague en 2009 pour étendre les accords de Kyoto, nous aurions dû décider de réduire les émissions mondiales de gaz à effet de serre d’environ 3% par an à compter de 2016. Comme le délai pour prendre des mesures a été repoussé, les engagements que nous déciderons peut-être de prendre lors du prochain sommet à Paris en 2015 seront bien plus lourds. Ils ne pourraient entrer en vigueur qu’à compter de 2021. Pour atteindre le même résultat, la baisse annuelle au niveau mondial devrait alors s’élever à 6%. Et bien plus encore pour les pays qui polluent plus que la moyenne, comme les USA. Plus nous attendons, plus les efforts à entreprendre seront irréalisables.

Auteur: Alexandre Willemin

Photographe: Laurent de Senarclens