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21 mai 2012

Douanne, à gorges déployées

En descendant de Prêles, une promenade facile et méditative permet de goûter aux charmes mystérieux d’un lieu d’eau et de pierre cher à Dürrenmatt.

Rochers couverts de mousse
Les marcheurs ont le sentiment de baigner dans un océan de chlorophylle.

C’est à Gléresse, ou Ligerz, suivant l’humeur linguistique, qu’il faut prendre le funiculaire, dans ce Seeland assis sur la barrière de röstis. Le «Vinifuni», juste derrière la gare, escalade, comme son nom l’indique, les pentes d’un vignoble à la réputation grandissante. Dès la station intermédiaire, la leçon de bilinguisme se poursuit. «Festi» pour les uns, «Château» pour les autres, allez comprendre. A ce stade, vue imprenable sur le lac de Bienne ou la mer de brouillard, c’est selon et tout aussi beau.

Le trajet en funiculaire de Gléresse à Prêles dure six minutes.
Le trajet en funiculaire de Gléresse à Prêles dure six minutes.

Pas le temps de s’exclamer que voilà, déjà, le terminus: Prêles. Pas d’équivalent germanique cette fois. Même si, mentionné depuis 1078, le nom du village a connu force turbulences. «Prales», «Prelos», «Préelle», «Bredels», le boulet n’est pas passé loin. Ceux que les six minutes de trajet en funi auront affamés ou épuisés pourront se rabattre d’entrée sur le restaurant La Buvette. En invoquant par exemple sa terrasse bucolique qui rappelle cet atout inégalé des paysages jurassiens: nulle part ailleurs on n’y voit mieux les Alpes.

L’habit ne fait peut-être pas le Mönch, mais les géants bernois, tout là-bas, ont fière allure.

Gléresse, commune de départ 
de la balade.
Gléresse, commune de départ 
de la balade.

Une carte alléchante

Trop tôt quand même pour tester le «Café sorcière» – corrigé au cognac – ou vérifier les promesses de la patronne Elisabeth, qui «cuisine elle-même» ses «spécialités maison, fromage et paysannes».

Pour atteindre les gorges promises de Douanne, but de l’excursion, il faut maintenant traverser Prêles, en direction de Lamboing. Prendre note au passage de cet avertissement communal: «Soyez attentifs aux hérissons». Puis se souvenir que l’emblème du village est le chaudron. Une allusion au joli temps où l’on s’adonnait au «géminage», autrement dit «la récolte de la poix». Et qu’ici, paysan ça n’a jamais vraiment payé. Qu’on était aussi, en même temps, cordonnier, maréchal, tailleur, charron, horloger ou encore, mais oui, raccommodeur de faïence.

Le temps de passer devant une sympathique porte de grange, couverte de plaques commémoratives ramenées par de glorieux canassons, ou de saluer un quarteron de biques à la pâture, de sortir du village, nous voici déjà sur le chemin forestier qui conduit aux gorges. D’eau, point encore, mais déjà des ponts, tout en bois, de dimensions et d’appellation modestes. Franchissons ainsi allègrement le Hasensprung, saut du lièvre. On entend bien la rivière, de plus en plus fort, en contrebas, mais toujours sans la voir.

Ce sera chose faite après avoir débouché dans une clairière, à la dénomination cette fois plutôt ambitieuse, comme le proclame un panneau de bois vermoulu: Tarzanplatz. Ni lianes, pourtant, ni Jane à l’horizon. L’impression est là quand même de patauger dans un océan de chlorophylle. On suit la rivière en pente encore douce. Bientôt, en bordure d’un chemin qui se resserre, les rochers commencent à grandir à vue d’œil, des cascades à se former, certes encore modestes, entre les cailloux moussus.

Des morceaux de lac apparaissent entre les arbres. La randonnée touche à sa fin.
Des morceaux de lac apparaissent entre les arbres. La randonnée touche à sa fin.

Du glouglou de l’eau au grondement de la rivière

Le promeneur écervelé, sans souci, se voit soudain rappeler qu’à partir d’ici c’est du sérieux. Que «glissements de terrain, chutes de pierres et d’arbres sont dans cette structure géologique des événements possibles et naturels». Plus inquiétant encore, le panneau suivant, alors que le relief s’accentue, annonce, lugubrement: «Péage». Comme pour varier les plaisirs, un pont sans alternative oblige au changement forcé de rive.

La pente est plus rude, et l’on n’avance déjà plus qu’entre deux hautes murailles de pierre. L’eau ne glougloute plus, elle gronde. Le chemin bientôt laisse à la rivière le seul usage d’un goulet devenu trop étroit et se cache, taillé désormais dans la roche. Un passage plutôt bas de plafond. Il faut avancer prudemment. Etre prêt à tous les imprévus. S’arrêter là, brusquement, pour laisser un escargot traverser avec la dernière vigueur.

Ce n’est peut-être pas le Niagara, mais c’est très beau quand même et la question se pose de plus en plus: où donc est le péage? Ou n’était-ce qu’une menace, un moyen tortueux de faire sentir aux blasés comme aux folâtres le prix d’une si apaisante atmosphère.

Le parcours se termine à Douanne, village qui conjugue activités viti-vinicoles et pêche.
Le parcours se termine à Douanne, village qui conjugue activités viti-vinicoles et pêche.

Et puis soudain, une grotte. Sauf que défense d’entrer. Pas par un agaçant et énième principe de précaution. Non, c’est juste que les habitants ne sont pas commodes, supportent très mal la compagnie et encore plus d’être dérangés pendant la sieste. Des chauves-souris. Certaines même appartenant à des «espèces rares».

Des gorges chères à entretenir

Des bouts du lac apparaissent au loin. Bientôt le mystère du péage s’éclaircit. Ida Riechsteiner est là, dans sa cahute de gardienne des gorges. C’est qu’ici le début peut coïncider avec la fin. Que la balade peut se faire aussi en sens inverse. Même si cela revient à se priver du petit plaisir pervers de croiser, suant, soufflant, ceux qui montent. Ida Riechsteiner explique que le prix d’entrée des gorges ne couvre de loin pas les frais d’entretien du parcours. A 2 francs l’adulte et 1 franc l’enfant on la croit volontiers.

Nous voici sur la route qui conduit à Twann, ou Douanne, village conjuguant la double activité miraculeuse de la pêche et de la vigne. L’occasion, dans un ou deux hectomètres, de déguster, par exemple au Bären, un brochet du lac, arrosé d’un sauvignon blanc, par exemple de chez Charles Steiner.

En attendant, on cherche des yeux la Mercedes de Dürrenmat. Celle dans laquelle, ici exactement, à la sortie du bois des gorges de Douanne, sur la route de Lamboing et au début du roman Le juge et son bourreau, l’agent municipal Alphonse Clenin découvre un cadavre aux tempes trouées.

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Daniel Rihs