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30 septembre 2013

«Je crois le bonheur possible...»

Douglas Kennedy, l’un des auteurs américains les plus connus hors des Etats-Unis, sort son onzième roman. Une histoire douce-amère mettant en scène une quadragénaire déprimée comme l’est aussi la classe moyenne à laquelle elle appartient.

Douglas Kennedy
Douglas Kennedy: «Pour mon équilibre, j’ai besoin d’écrire.»
Douglas Kennedy: «Dans la vie, il y a des moments sublimes et d’autres qui sont glauques.»
Douglas Kennedy: «Dans la vie, il y a des moments sublimes et d’autres qui sont glauques.»

Voilà deux ans que vos lecteurs attendent votre nouveau roman. Vous aimez les faire languir?

Sortir un livre tous les ans, c’est trop pour moi! Il faut prendre le temps de vivre, de voyager et aussi maintenir un certain niveau de qualité. Et puis, c’est toujours bien de se faire un petit peu désirer, non? C’est comme dans le jeu de la séduction, si on appelle tout le temps, ça ne marche pas, c’est un désastre!

Vous vivez entre le Maine, New York, Montréal, Londres, Berlin et Paris, vous bougez beaucoup. Ça vous laisse le temps de vous poser et d’écrire?

Pour mon équilibre, j’ai besoin d’écrire. Aujourd’hui, par exemple, j’ai écrit 1800 mots entre Paris et Lausanne, et j’ai encore eu le temps de faire une petite sieste. Je peux travailler n’importe où, dans le train, dans les hôtels, dans mes résidences… Ça ne me pose vraiment aucun problème.

Laura, l’héroïne de votre dernier roman, est, elle, plutôt du genre sédentaire…

Exactement. Elle ne voyage jamais. Elle rêve d’aller à Paris, mais elle reste dans le Maine. Elle ne possède même pas de passeport comme d’ailleurs près de la moitié des Américains. Même si c’est un peu choquant, c’est la réalité!

Vous glisser dans la peau de cette technicienne en imagerie médicale de 42 ans n’était-ce pas aussi un prétexte pour radiographier la classe moyenne américaine?

Oui. Je suis comme une éponge, je m’imprègne de ce que je vois. J’ai donc observé ce qui se passait dans le Maine pour écrire ce roman. Moi, j’ai grandi dans la classe moyenne américaine à Manhattan. C’était possible au début des années 60. On habitait à cinq dans un appartement de 60 m2, on n’avait pas beaucoup d’argent, mais on ne vivait pas dans la pauvreté, au contraire…

Maintenant, la classe moyenne lutte tout le temps pour survivre. Comme Laura dans mon roman.

C’est une femme brillante, mais qui s’empêche d’exister!

Elle s’est toujours sous-estimée comme beaucoup d’entre nous. J’ai connu énormément de femmes comme ça malheureusement. Laura est intelligente, elle a une grande curiosité pour le monde, mais elle n’a pas d’ambition, elle construit sa propre prison.

Pour sortir votre héroïne de son marasme conjugal, de sa grisaille quotidienne, vous avez imaginé une rencontre fortuite dans un hall d’hôtel avec un agent d’assurances aussi désabusé et effacé qu’elle, une rencontre qui va tout bouleverser…

Laura et Richard se sentent si seuls dans leur vie et leur mariage qu’ils aspirent sans doute inconsciemment à quelque chose d’autre. Pourquoi et comment on tombe amoureux? Ça reste évidemment un mystère. Mais je crois aussi que c’est parce que ça vous tombe dessus au bon endroit et au bon moment, quand vous êtes prêt, disponible.

Encore faut-il oser aller jusqu’au bout.

Récemment, j’ai dit à une copine qui traversait une crise personnelle, un divorce: peut-être que la question la plus difficile, qui paraît aussi la plus simple, c’est: «qu’est-ce qu’on veut?» La plupart du temps, on n’en a aucune idée… Et cette question en appelle immanquablement une autre: «est-ce que c’est possible?» Pour Richard et Laura, c’est une opportunité qui se présente, c’est le moment juste, c’est possible, et puis, et puis…

Et puis, Richard n’arrive pas à faire le pas.

Il est tombé amoureux de Laura, mais c’est trop difficile. Il a peur de se lancer, de changer. Alors, il choisit le malheur et ça c’est horrible!

Mais le bonheur est-il possible?

Je crois que oui.

Vous l’avez trouvé?

Je pense… Dans la vie, il y a des succès et des déceptions, des moments sublimes et d’autres qui sont glauques… La seule chose qu’on peut essayer d’avoir, c’est une vie intéressante avec beaucoup de choses dedans comme dans une bonne bouillabaisse. Ça, c’est suffisant! Et il faut essayer de rester soi-même, toujours.

Dans «Cinq jours», vous abordez une fois encore le thème du mariage raté. C’est un peu une obsession chez vous?

C’est normal parce qu’il y a beaucoup de mariages ratés. Partager sa vie avec quelqu’un, c’est très important, mais très difficile aussi.

L’amour au long cours, vous n’y croyez pas trop?

Les choses évoluent, changent. Je me suis remarié il y a un an. Ma nouvelle femme est de la même génération que moi. Elle a un grand enfant et moi deux. Ce n’est donc pas comme si j’allais tout recommencer à zéro, comme si j’allais fonder une nouvelle famille… Je ne suis pas taré, je n’ai pas envie de ressembler à ces hommes de mon âge que l’on croise parfois accompagnés d’une femme dans la trentaine, de deux jeunes enfants, et dont le visage semble dire: «Oh mon Dieu, mais qu’est-ce que j’ai fait!!?»

Le portable de Douglas Kennedy sonne. Il s’excuse et décroche. «Sweetheart, how are you?(…) I’ll call you later. Love you much! Bye!» C’était Amelia, sa fille.

Vous avez l’air de prendre votre rôle de père très à cœur?

Etre parent, c’est une responsabilité que j’adore. Même si c’est difficile de temps en temps. Et fatigant aussi.

Revenons à «Cinq jours»! Ici, comme dans la majorité de vos romans d’ailleurs, c’est le hasard qui sert de ressort à l’intrigue.

J’ai rencontré ma deuxième femme à Montréal il y a sept ans, pendant un dîner. C’était après une pièce de théâtre d’un ami et je n’aurais pas été là si mon vol pour Londres n’avait pas été annulé à cause d’une tempête de neige.

Nous ne serions donc pas maîtres de nos destinées?

Non, c’est le hasard qui gouverne nos vies. Et ensuite, il y a des choix à faire.

Et au bout, de toute façon, il y a la mort qui est également omniprésente dans votre œuvre…

Parce qu’elle est omniprésente dans la vie et que j’ai sans doute déjà vécu une bonne moitié de mon existence. Ces derniers deux ans, j’ai perdu cinq copains de mon âge, des anciens camarades d’université. C’est effarant! Et ce n’étaient pas des types qui buvaient, qui fumaient, qui vivaient comme Bukowski. Je préférerais d’ailleurs vivre comme Bukowski et mourir à 50 ans plutôt que d’avoir une vie saine, bien rangée et mourir à… 51.

Mourir, ça vous fait peur?

Non. Mais je ne suis pas pressé, j’espère que ça va arriver le plus tard possible, quand j’aurai 100 ans. J’ai 58 ans et je suis au milieu de mon quinzième livre. Et plus je vieillis, plus j’aborde des questions philosophiques dans mes romans. Mais sans jamais donner de réponses, parce que je n’ai pas de réponses…

Il faut juste continuer?

C’est ça, continuer à lutter comme le résume si bien cette citation de Beckett:

Il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer.

Auteur: Alain Portner

Photographe: Keystone, Rue des Archives, René Saint-Paul