Archives
22 août 2011

Du côté de Sainte-Croix

Dans la cité vaudoise, à la sortie des gorges de Covatannaz, les villageois livraient leurs boîtes à musique aux quatre coins du monde. Promenade dans un lieu chargé d’histoire, avec l’écrivaine Madeleine Knecht.

Sainte-Croix
Madeleine Knecht est une grande spécialiste de Sainte-Croix et de sa région.

«Perdu, dans les gorges, montre à gousset». «Récompense à qui retrouvera trousseau de clés». La Feuille d’avis de Sainte- Croix de 1900 recèle de petites annonces du même acabit. C’est que les gorges de Covatannaz (prononcez «Covatanne»), ouvertes en 1856, étaient la principale voie d’accès au village. Enfin, «celle des pauvres», précise Madeleine Knecht, qui a écrit un livre sur l’histoire de son arrière-grand-père à Sainte-Croix. «La route a été construite en 1840. Il y passait trois postes par jour, qui mettaient une heure pour descendre et trois pour monter. Mais elles étaient très chères, alors tout le monde passait par les gorges. On y retrouvait de tout.» Le chemin de fer, entièrement financé par un mécène, est arrivé en 1893, mais le billet a un coût tout aussi prohibitif pour les habitants.

Madeleine Knecht

C’est alors l’âge d’or de la commune montagnarde, connue dans le monde entier pour ses boîtes à musique.

La balade débute à Vuiteboeuf, au bas des gorges. De loin, caché entre les arbres, l’Arnon semble n’être qu’un petit ruisseau, qui suit son bonhomme de chemin sans faire de vagues. Mais les jours d’orage ou au printemps, les cascades sont impressionnantes et l’eau jaillit avec une force qu’on ne soupçonne pas. «Durant les fortes pluies, l’accès à Sainte-Croix par ce raccourci était bloqué», indique celle qui était aussi professeure de français.

Le sentier, en pleine forêt, est large et agréable. Une poussette y passerait presque. On se sent hors du temps, et terriblement proche des Sainte-Crix d’autrefois. On les imagine descendre à la hâte par ici, chargés de marchandises qu’ils vont vendre sur le marché à Yverdon.

Les Celtes ont laissé des traces

Le lieu est d’autant plus chargé d’histoire que des pierres de tuf de l’ère glacière sont visibles, et que les Celtes ont également laissé des traces. Il fourmillerait aussi d’énergie et il n’est pas rare d’y apercevoir des personnes pratiquant le yoga au bord de l’eau. Ça et là, d’ailleurs, de petits autels de pierres ont été empilés. Au loin, des grottes invitent à s’y glisser pour les visiter.

En face de nous, sur la rive gauche de l’Arnon, les falaises sont impressionnantes et les adeptes d’escalade aux anges (attention néanmoins, elles sont indiquées comme difficiles). A mi-parcours, le sentier se resserre, le bruit de l’eau se fait plus fort. Soudain, devant nous, apparaît un chamois. Puis deux autres. «Ils viennent se désaltérer à la fontaine, chuchote Madeleine Knecht. On les voit souvent, lorsqu’il n’y a pas trop de promeneurs.» Bientôt, ils se promènent à quatre, peu craintifs face à l’objectif de l’appareil photo, puis disparaissent à nouveau dans les bois.

Un passage serré, une suite de cascades qui ont creusé leur sillon dans la roche: on se croirait au Tessin. Mais déjà, le chemin s’élargit à nouveau, et l’on devine le soleil qui pointe au-dessus des arbres. On aurait bien voulu prolonger cet instant de sérénité.

Sept fontaines dans la cité

A la sortie des gorges, nous avons le choix entre poursuivre l’Arnon du côté des Monts de Baulmes ou nous rendre à Sainte-Croix. Nous optons pour la deuxième solution. «La ville comptait sept fontaines au XIXe siècle, raconte l’auteure alors que nous dépassons l’un des seuls vestiges qui a survécu. Leur usage était réglementé, le prix de l’eau était fixé en fonction du nombre de personnes dans le ménage et de la taille du bétail.»

Des chamois sont parfois visibles au détour des chemins.

En 1890, le cordonnier Philippe Zimmermann a douze enfants et vit au rythme de la ville. Sa maison existe toujours, un laboratoire de boulangerie a remplacé l’atelier de l’artisan. Sainte-Croix vit alors des boîtes à musique. «Il y avait cinquante manufacturiers à cette époque. Beaucoup de gens travaillaient à domicile à la fabrication de pièces détachées.» Les propriétaires traitent alors directement avec la Perse, la Chine ou la Russie (ou, la même année, une cinquantaine de Sainte- Crix émigrent). «Il n’était pas rare que le préfet délivre un livret (n.d.l.r.: le papier qui équivalait autrefois au passeport) pour un mécanicien qui devait aller réparer une boîte à musique dans la Cité Interdite.»

D’ailleurs, la route est construite de façon à ce que seuls les chars de la région puissent circuler dans les sillons. De ce passé, restent les maisons hautes, avec de larges fenêtres au dernier étage pour laisser pénétrer la lumière dans les ateliers.

Mais des grandes entreprises, il ne reste que des bâtiments vides. Mermod, Thorens, Paillard ont fermé leurs portes ces trente dernières années. Seul Reuge résiste et cherche des locaux plus grands. Toutefois, la ville est en train de se réinventer, les locaux sont en train d’être rénovés, de devenir lofts, écoles professionnelles ou centre de requérants.

Auteur: Mélanie Haab