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1 septembre 2014

Du purin qui vaut de l'or

A Guin (FR), la société Greenwatt, spécialisée dans le développement de projets verts, est partenaire de l’Energiepark, grosse installation de production de biogaz. Visite guidée.

Energie Park à Guin
L’énergie électrique produite à Guin grâce à la biomasse suffit à la consommation de 450 ménages.

Fabriquer de l’électricité grâce à de l’énergie normalement perdue. Grossièrement dit, voilà le principe de la biomasse. «On utilise l’énergie stockée dans les engrais de ferme, fumier et lisier, les résidus de cultures et les déchets organiques provenant des ménages et de l’industrie», résume Jean-Michel Bonvin.

Ce Valaisan d’origine exilé pendant la semaine à Fribourg dirige Groupe E Greenwatt SA qui favorise le développement de projets d’énergie renouvelable en Suisse romande.

Ici, à Guin (Düdingen en allemand, FR), nous sommes à la frontière de la Romandie. Oskar Schneuwly, l’un des quatre agriculteurs à la base de l’Energiepark, explique que ce projet réunit une grande installation de production de biogaz, une installation solaire et la production de pellets de chauffage complètement écolos. «Les discussions ont démarré en 2001, mais tout s’est concrétisé en 2009 avec l’arrivée de Greenwatt comme partenaire.»

Un an de travaux et un investissement de 5 millions de francs (pour la biomasse) et de 2,5 millions supplémentaires pour une installation de pellets de chauffage, uniquement séchés par des sources existantes de chaleur renouvelable et issus des bois de la région, auront été nécessaires pour créer l’imposant site. Réparti sur un hectare, il permet d’extraire du gaz de quelque 50 000 m3 de purin en provenance d’une trentaine d’agriculteurs de la région.

De l’épandage presque sans odeurs

Autant dire que l’on ne peut circuler sur le site sans masque à gaz? Pas du tout! «En fait, le moment où le camion transfère un chargement est le seul où l’on peut sentir quelque chose», précise Oskar Schneuwly. Le méthane étant retiré pour produire de l’énergie grâce à un processus que Jean-Michel Bonvin compare à un immense estomac, l’épandage sent ensuite beaucoup moins qu’un purin classique. Il est aussi plus efficace puisqu’il fonctionne comme un concentré, les matières organiques issues de cosubstrats remplaçant des engrais artificiels et importés. «Vingt-cinq voisins craignant les odeurs ont retiré leur opposition lorsqu’on leur a mis à disposition un système de plainte. Il n’y en a jamais eu.»

L’installation fait partie des treize premiers projets de protection du climat enregistrés par l’Office fédéral de l’environnement financés à hauteur de 90 centimes par chaque consommateur. Tout y est optimisé pour diminuer au maximum l’empreinte sur la nature. Ainsi, non contente d’utiliser une énergie normalement perdue, la biomasse permet de capter du méthane vingt et une fois plus nocif que le CO2 qu’elle rejette. De plus, le système de refroidissement du gaz minimise la consommation d’électricité nécessaire. Enfin, la charpente de la halle de l’Energiepark est entièrement recouverte de panneaux solaires pour la production d’électricité.

Selon ses concepteurs, l’Energiepark permet ainsi une réduction des émissions de gaz à effet de serre d’environ 2000 tonnes équivalent CO2 par an. Oskar Schneuwly:

A lui seul, le projet diminue d’environ 30% les émissions de gaz à effet de serre des agriculteurs participants, et ce, pour les vingt ans à venir.

Et sans tenir compte de la production d’électricité et du remplacement du mazout par les pellets.

Une fois le matériau déposé, le liquide est acheminé par un tuyau souterrain jusqu’à deux imposantes cuves vertes dites «digesteurs» et «post-digesteurs», fonctionnant l’une après l’autre comme un gros estomac qui, grâce à l’introduction de bactéries, se met digérer les substrats en produisant du gaz. «80% d’entre eux sont issus d’un périmètre de 7,5 kilomètres, note le patron de Groupe E Greenwatt. L’énergie électrique produite grâce à cette fermentation, environ 2 millions de kWh par année, correspond tout de même à la consommation de quelque 450 ménages. En termes d’énergie thermique, ce biogaz fait aussi bien que 240 000 litres de mazout. «Hormis depuis la pré-fosse où ils sont déposés, les substrats ne sont pas pompés, relève Oskar Schneuwly. Disposées à des hauteurs différentes, les cuves leur permettent de s’écouler de l’une à l’autre.»

Subventionnée comme l’électricité, issue de l’éolien ou du solaire, l’électricité produite par la biomasse agricole est payée 38 centimes le kilowattheure (contre 22 centimes le kilowattheure pour celle issue de biomasse industrielle). Oskar Schneuwly s’emporte: «Ces subventions débouchent sur des aberrations. On voit par exemple en Allemagne du maïs directement cultivé pour faire de la biomasse. Personnellement, je ne trouve pas acceptable d’utiliser des aliments pour produire de l’électricité subventionnée.»

© Migros Magazine – Pierre Léderrey

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: Alban Kakulya