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10 août 2015

Du saumon en amont

Sa réintroduction dans le Rhin est emblématique des efforts fournis par la communauté internationale pour renaturer le fleuve. La pisciculture de la Petite Camargue alsacienne, à un jet de pierre de Bâle, participe à ce projet ambitieux.

Un groupe de saumons en train de nager.
Le saumons a disparu du Rhin en Suisse dès les années 1950 (photo: Michel Roggo).

Certes moins spectaculaire que la baleine blanche errant dans le port de Duisbourg (Allemagne) en mai 1966, mais tout aussi remarquable: le 5 octobre 2008, une femelle saumon de 91 cm a été pêchée (puis relâchée!) à Bâle, à quelque 880 kilomètres de la mer du Nord. Une visite surprise très bienvenue, attendue depuis plus d’un demi-siècle…

Car si le saumon passe la plus grande partie de sa vie en milieu marin, où la nourriture est riche, il a pour habitude de remonter les fleuves afin de frayer. Guidés par un sens de l’odorat extraordinairement fin, les poissons se souviennent de l’odeur de leur coin de rivière natal et ne se fient qu’à l’endroit où ils ont passé les premiers temps de leur existence pour y déposer leurs précieux œufs.

Le saumon, autrefois très abondant dans le Rhin, en a disparu dans les années 1950 et peine depuis de nombreuses décennies à pointer son bécard dans ces eaux. S’il ne risque pas de terminer sa course dans la gueule d’un ours, au contraire de ses semblables qui vivent dans les contrées nordiques, d’autres dangers tout aussi compromettants le guettent dans sa remontée du Rhin.

Une véritable course d'obstacles

Suite aux divers travaux de correction du cours d’eau en vue de favoriser sa navigabilité et réduire les crues, les bancs de gravier indispensables à la reproduction du saumon – qui dédaigne fermement la vulgaire vase –, se sont raréfiés, au contraire des barrages hydroélectriques.

De plus, la pollution a atteint un pic le 1er novembre 1986, lors du tristement célèbre incendie d’un immense entrepôt de produits chimiques à Schweizerhalle (BL). Les eaux d’extinction souillées par les pesticides ont causé de profonds dommages à tout un écosystème, dont l’asphyxie massive des poissons sur des centaines de kilomètres.

Suite à ce drame, la Commission pour la protection du Rhin, fondée en 1950 déjà dans le but de lutter contre la pollution, a bénéficié pour la première fois d’un large soutien populaire. Sous son influence, les gouvernements ont fini par lancer un programme d’action: la campagne de réintroduction du saumon, qui porte actuellement le nom de «Saumon 2020», en collaboration avec la pisciculture de la Petite Camargue alsacienne à Huningue (F).

Chouchoutés, mais pas trop

Olivier Sommen sur les lieux de l'élevage.
Olivier Sommen

On soupçonnerait presque Olivier Sommen, responsable des lieux, d’être tombé dans un bassin d’élevage quand il était petit. En tout cas, il a toujours su qu’il voulait travailler avec les poissons, et c’est avec passion et savoir-faire qu’il se consacre à sa vocation dans cette réserve naturelle en partie soutenue par l’Université de Bâle. Le saumon véritable du Rhin (salmo salar) a malheureusement désormais complètement disparu, mais les œufs sont tout de même issus de poissons sauvages: «On a commencé avec des œufs de saumon atlantique d’Irlande et de Bretagne, puis nous sommes passés à des œufs de saumons provenant de la Loire-Allier (France), qui sont plus proches de la souche d’origine.»

Paysage marécageux de la petite Camargue
La pisciculture se situe au milieu d’une zone marécageuse, d’où le nom de la réserve, en référence à la région de la Camargue (F).

L’eau qui traverse le sol du bâtiment dans une rigole avec un doux clapotis et qui alimente les bassins provient directement du Rhin.

Nous voulons maintenir l’eau au plus proche de son état naturel, par exemple avec les mêmes variations de température.

Oliver Sommen montre les tapis qui accueillent les œufs.
Ces tapis de culture, tout spécialement importés de Norvège, imitent le gravier entre lequel les alevins restent enfouis à l’état naturel de cinq à six semaines, après être sortis de leurs œufs.

La pompe par laquelle elle passe la stérilise par un simple procédé de rayons UV, explique-t-il. Tout au plus, on y rajoute un peu d’oxygène pour que les alevins puissent bien se développer.» Mais tout ne leur tombe pas sans effort en bouche: «Devoir attraper les granulés entraine de manière naturelle les réflexes des alevins, qui se nourriront ensuite de larves d’insectes en suspension dans le fleuve.»

Et même si l’emprise de l’homme est sciemment réduite au minimum, cela ne signifie pas pour autant qu’on s’abstienne d’appliquer les technologies les plus pointues pour améliorer l’élevage et son suivi. En effet, depuis deux petites années, l’élevage de la Petite Camargue, pionnier dans le domaine, travaille étroitement avec un généticien mandaté par l’Office fédéral de l’environnement (OFEV).

Des alevins mis dans un petit bassin pour la photo.
Une partie des alevins n’a pas été relâchée, ces derniers étant destinés à être géniteurs dans le giron de l’élevage même.

Par saison, 350 échantillons sont prélevés pour en tirer un séquençage génétique sans devoir recourir à l’ablation d’un bout de nageoire ou la coloration d'une partie de tissu pour permettre le suivi des poissons, tel qu’il fallait le faire auparavant. S’y référer permet de reconstruire plus facilement les périples des alevins et ainsi de contrôler que le travail effectué soit efficace et d’adapter le programme au besoin.

Sur les quelque un million et demi de saumons juvéniles qui sont généralement introduits le long du bassin du Rhin par saison, dans les environs de Bâle, ce mois de juin, 30 000 alevins de quatre mois ont été lâchés du côté suisse et 150 000 en France.

Cela peut sembler beaucoup de prime abord, mais il faut prendre en compte la sélection naturelle, qui est très rude. Idéalement, il en faudrait de trois à quatre fois plus».

Un des problèmes majeurs est le manque d’aménagement de passes à poissons – cette sorte d’escalier dont les parois aux ouvertures en quinconce permettent aux poissons de remonter le courant sur le côté du barrage, et ainsi d’en éviter les turbines –, en particulier du côté français du Rhin supérieur, soit entre Strasbourg et Bâle.

Si vous n'avez jamais vu de passe à poissons, en voici une en miniature avec un petit poisson qui en fait la démonstration (© Kantonalen Fischerei Verband Basel-Stadt KFVBS)

Tout n’est pas gagné d’avance

Mais la France rattrape son retard et équipe ses barrages de passes modernes et bien adaptées, comme celle de Gambsheim, inaugurée en 2006, et à Strasbourg même, une passe est actuellement en cours de réalisation avec le soutien d’Electricité de France (EDF), porteuse du projet.

En Suisse et en Allemagne, la situation est un peu différente, ce qui s’explique par le fait que le passage des poissons soit traditionnellement étudié dès l’attribution d’une concession de barrage hydroélectrique, et non pas seulement au moment de sa mise en place concrète. C’est pourquoi celle de la centrale de Birsfelden (BL), la première en amont de la ville de Bâle, a été construite en 1952 déjà.

La passe à poissons de Birsfelden (BL) et le barrage en arrière-plan.
La passe à poissons de Birsfelden (BL). Ce type de construction permet aux poissons de surmonter le dénivelé en quelques mètres et de franchir un barrage sans danger.

Sa présence est louable, mais le savoir-faire en la matière s’est nettement affiné depuis l’époque où elle a été bâtie. Selon Mirica Scarselli, experte en protection des eaux au Département de l’énergie et de l’environnement de Bâle (lien en allemand), «le système peut encore être amélioré. Les poissons sont instinctivement attirés vers l’endroit où le courant est le plus fort, or, celui-ci se situe en face de l’emplacement actuel de la passe à poissons.

Epuisés par un long chemin, tout effort inutile qu’ils doivent fournir pour trouver le bon passage est en leur défaveur.»

Mais les décisions d’assainissement, prises au niveau de la Confédération et en collaboration avec la centrale, sont de bon augure. «Notre objectif est que le saumon puisse aussi remonter les affluents du Rhin jusqu’à la barrière naturelle des chutes de Schaffhouse, ce qui constituait son aire de répartition en Suisse avant sa disparition.»

Avec les aléas qu’il reste encore à surmonter, le but reste ambitieux. Mais cela en vaut sans nul doute la peine, estime Olivier Sommen:

Le saumon est une espèce dite «parapluie». S’il se porte bien, cela profitera à d’autres espèces de poissons moins connues, comme l'anguille ou la lamproie, mais tout aussi importantes.»

Deux saumons ont été découverts en 2012 en amont de Birsfelden. On suppose qu’ils sont passés en tant que «passagers clandestins», suivant des bateaux alors qu’ils franchissaient les écluses des barrages. Trois poissons depuis 2008, c’est encore loin d’être un succès.

Mais l’idée a pris à l’hameçon et les acteurs internationaux unissent leurs efforts à tous les niveaux pour mener à bien le projet. Petit poisson deviendra grand!

Texte © Migros Magazine | Manuela Vonwiller

Auteur: Manuela Vonwiller

Photographe: Jorma Müller