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22 août 2016

Du singe dans la valise

Les gardes-frontière genevois disposent de chiens bien particuliers, dressés pour détecter des variétés de faune et flore en voie d’extinction. Rencontre avec Winner, au caractère folâtre mais doté d’un flair quasi infaillible.

Chien gardes-frontière
Pour tester le chien, une collaboratrice des gardes-frontière s’est glissée parmi les voyageurs avec un foulard en poils d’antilopes.

Dans un grand galop enthousiaste, truffe aux aguets et langue pendante, il déboule sur nous du fond du couloir: voici Winner, 4 ans, l’un des deux chiens dressés pour repérer les ­espèces protégées aux frontières. Nous sommes à la douane de la gare Cornavin, venus exprès admirer son travail durant quelques heures. «On espère qu’il pourra détecter quelque chose, remarque Michel Bachar, porte-parole du Corps des gardes-frontière de Genève. Il y a forcément moins de produits interdits qui passent par la gare que par l’aéroport, mais nous effectuons aussi ponctuellement des contrôles ici.»

Quelques petits trous bien placés permettent de vérifier que les semelles compensées ne recèlent aucune marchandise illégale.

C’est que la CITES (ou Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction) semble être encore bien peu connue – ou du moins respectée – par les voyageurs, qu’ils viennent de l’autre bout du monde ou des pays voisins. Depuis deux ans, les gardes-frontière romands accueillent donc dans leur équipe deux chiens spécialement formés. Ainsi, Winner peut reconnaître une cinquantaine d’espèces protégées, ainsi que sept odeurs de stupéfiants. «On ne peut ensuite jamais enlever une odeur au chien, souligne le sergent Jean-Luc Morel, maître de Winner et chef des conducteurs de chiens. Même après deux ans, il la reconnaît toujours. Il peut aussi distinguer l’odeur d’une espèce à travers d’autres plus fortes. »

Ainsi, il détectera immédiatement un morceau d’ivoire caché dans un pot de crème camphrée. Même à deux mètres, et alors que l’ivoire n’a aucune odeur pour nous!»

Pour arriver à une telle qualité de détection, le conducteur de chien adopte ce dernier à quelques mois et l’intègre dans son foyer. A 18 mois, il lui fera suivre une formation intensive de quatre semaines où l’animal devra entre autres flairer des filtres à café, dans lesquels ont été glissés des chiffons imprégnés de différentes odeurs. Ces échantillons de poils et de linges imprégnés sont fournis par les zoos. «Le chien doit être curieux et plus il est joueur, meilleur il deviendra. Car on lui fait sentir les odeurs en jouant, et il assimile l’idée que celles-ci sont liées à son jouet», explique Jean-Luc Morel.

De l’antilope du Tibet au varan

Mais voici un flux de passagers en provenance de France. Le berger allemand, tenu en laisse par son maître, renifle avec insistance un jeune homme qui devient blanc comme un linge. Les gardes-frontière le sortent de la foule et procèdent à un frottis de ses mains: «Nous utilisons la spectrométrie ionique pour voir s’il y a eu contact avec des stupéfiants», explique l’un d’eux. Le test n’ayant rien donné, le passager est libéré et reprend peu à peu des couleurs.

En complément au travail de Winner, le scanner permet de repérer d’autres produits interdits d’importation.

Face à la truffe inquisitrice de Winner, certains voyageurs sursautent, d’autres rasent les murs ou hâtent le pas. Soudain, le chien marque un arrêt: il semble avoir senti quelque chose. La passagère sourit, et brandit le foulard qu’elle avait enroulé autour de sa taille: c’est l’une des gardes-frontière, qui s’est glissée dans la foule pour tester le chien. Ce dernier a immédiatement repéré ce qu’elle dissimulait: un shahtoosh , ces écharpes en poils d’antilopes du Tibet si prisées actuellement par les gens très riches. «Une écharpe comme ça coûte environ 14 000 francs. Pour en tisser une, il faut tuer deux à cinq animaux. Or, ces antilopes sont en voie d’extinction et il est donc absolument interdit d’importer ce type d’accessoire», souligne Michel Bachar.

Pour tester le chien, une collaboratrice des gardes-frontière s’est glissée parmi les voyageurs avec un foulard en poils d’antilopes.

Ce shahtoosh leur a été prêté par l’Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires (OSAV). Tout comme différents autres échantillons saisis dernièrement, les autres étant détruits régulièrement: des escarpins en serpent, un sac en varan, une peau entière – queue et oreilles comprises – de panthère des neiges… Michel Bachar:

Les gens s’offrent un produit et ne pensent pas à tout ce qu’il y a derrière. Ainsi, certains achètent au Brésil des cadres ornés de plumes d’aras. Le souvenir va échouer au fond d’un tiroir, mais les perroquets disparaissent. Idem pour la noix de coco rapportée en souvenir des Maldives: que deviendront les plantations, si tous les voyageurs en ramènent une?»

Pourtant, les amendes lors de commerce illégal, même involontaire, sont salées: une simple écaille de tortue ramassée sur une plage, par exemple, est punie d’un emprisonnement de quinze ans ferme.

Autorisé ou pas?

Les gardes-frontière ont identifié une peau de panthère des neiges.

Le problème, c’est que beaucoup de voyageurs ignorent que la CITES réglemente les importations de faune et de flore dans le détail, que ce soit au niveau du poids, du nombre de pièces ou encore de la partie du produit concernée. Ainsi, le caviar est limité à 125 grammes par personne. Et la viande de brousse interdite, même si c’est un mets de luxe dans certaines communautés: «Quand on ouvre un sac, on ne sait jamais sur quoi on va tomber, c’est tous les jours Noël!, raconte Michel Bachar. On découvre ainsi régulièrement de la viande fraîche ou des têtes de singes. Imaginez leur état après des heures et des heures à température ambiante dans une valise…» «Certains pays bloquent certaines espèces et d’autres pas, commente pour sa part Jean-Luc Morel. Il s’agit donc à chaque fois déterminer si le produit est autorisé ou pas, ce qui rend notre travail hyper intéressant!»

Des produits très cancérigènes

Alors que Winner reste sur le qui-vive, les gardes-frontière prennent à part une voyageuse. Après lui avoir posé diverses questions, ils fouillent ses valises et vident tout: porte-monnaie, sac à main, sachets divers. Huit pots de crème éclaircissante ne tardent pas à s’empiler sur la table. «En sus des chiens, nous avons aussi une grille de contrôle qui nous permet de déterminer qui pourrait frauder ou pas, explique Michel Bachar. Et nous posons des questions précises. Si la personne ne parle presque pas le français et qu’elle ne peut pas nous indiquer de but de visite ni de personne de contact précise en Suisse, il y a lieu de procéder à un contrôle.» Ainsi, la fouille dévoile différents éléments: de gros sacs de haricots secs et de graines, plusieurs téléphones portables, des cartes de crédit à des noms différents et des copies d’une carte d’identité.

Retrouvés dans le sac d’une voyageuse, des pots de crème éclaircissante, interdite en Suisse car dangereuse pour la santé (gauche). Une fouille précédente avait permis de repérer un sac en peau de varan.

Après plus d‘une heure de contrôles, la voyageuse peut néanmoins repartir – non sans avoir dû abandonner ses pots de crème éclaircissante, «des produits hautement cancérigènes et totalement interdits, qui seront transmis à Swissmedic», explique Michel Bachar. Pour le reste, les gardes-frontière estiment qu’il n’y a pas eu tentative de fraude au document: les copies de la carte d’identité sont trop basiques, les cartes de crédit au nom de son ami. Quant aux graines et haricots, ils ne présentent pas de problème particulier, étant secs. «Notre travail peut être en lien avec à peu près 150 à 200 lois différentes, souligne Michel Bachar.

Mais ce n’est pas notre rôle de faire la morale, ni de chasser l’infraction à tout prix. On est là uniquement pour s’assurer qu’il n’y a pas de produits interdits, et on essaie de le faire le plus humainement possible.»

La voyageuse repart en grommelant, un brin adoucie par le fait qu’une des gardes-frontière lui ait parlé en espagnol. «Notre équipe regroupe de nombreuses nationalités et c’est ce qui fait notre force et notre richesse, affirme Michel Bachar. Cela simplifie aussi la situation quand on peut parler aux gens dans leur langue, et ainsi mieux comprendre leur culture.»

Assis au milieu de la salle de contrôle, Winner nous regarde d’un air interrogateur et pousse un gémissement: notre discussion l’ennuie, il aimerait rentrer. Quelques photos sur le quai lui permettent de se dégourdir les pattes. Puis, d’un pas toujours aussi allègre, il s’éloigne aux côtés de son maître, griffes cliquetantes et queue fouettant l’air.

Texte: © Migros Magazine | Véronique Kipfer

Auteur: Véronique Kipfer

Photographe: Guillaume Mégevand