Archives
19 janvier 2015

Ecole: l’écriture liée au panier?

L’école finlandaise va laisser tomber l’enseignement de l’écriture cursive – pas le script! – au profit de l’apprentissage de la dactylo. Une première européenne qui laisse la Suisse romande de marbre.

Ecoliers suisses portrait
Pour les petits Suisses, l'apprentissage de l'écriture liée est encore à l'ordre du jour. (Photo: Getty Images)

Dès la rentrée 2016, les petits Finlandais ne seront plus obligés d’apprendre à écrire en lié. C’est ce qu’a décrété le gouvernement de cette nation de quelque 5,5 millions d’habitants, qui obtient toujours les meilleures notes lors des fameuses études PISA (Programme international pour le suivi des acquis des élèves) et est considérée à ce titre comme un modèle de réussite scolaire en Europe et dans le monde.

Ne sera donc à terme obligatoire dans ce pays nordique que l’apprentissage de l’écriture en caractères d’imprimerie (script). But de cette première européenne (aux Etats-Unis, 45 des 50 Etats ont déjà adopté pareille mesure): privilégier les compétences en dactylographie des écoliers dans ce monde où l’usage du clavier supplante celui du stylo-bille.

Dans nos contrées, une telle réforme n’est pas à l’ordre du jour. Péniblement adoptée dans les années 70, la très officielle écriture liée romande semble donner satisfaction à tous les cantons. Seul Genève avait tenté, il y a de cela quelques années, le même pari que la Finlande, mais c’était pour mieux revenir ensuite aux courbes gracieuses de la calligraphie cursive.

Pas encore de révolution en Suisse

De l’autre côté de la Sarine, où nos cousins germains s’étripent autour d’un nouveau plan d’études (le «Lehrplan 21», entériné en novembre dernier), cancres et premiers de classe devraient, eux, bientôt cesser de s’escrimer sur les fioritures de la «Schnürlischrift» (écriture ficelle) pour se convertir à la «Basisschrift», une version simplifiée de l’écriture liée. Mais cette petite révolution ne fait pas encore l’unanimité, loin s’en faut.

«De toute manière, les élèves vont lier sitôt qu'ils écriront vite»

Portrait de Loyse Ballif
Loyse Ballif, professeure-formatrice à la Haute-Ecole pédagogique de Fribourg.

Faudrait-il rayer l’écriture liée de nos programmes scolaires?

C’est une question que beaucoup se posent suite à la décision de la Finlande. Mais il faut savoir que les plans d’études, qu’ils soient romands ou alémaniques, proposent déjà l’écriture scripte pour commencer à apprendre le tracé des lettres. De toute manière, les élèves vont lier sitôt qu’ils écriront vite, on ne va pas le leur interdire. L’écriture manuscrite est d’ailleurs presque toujours liée chez l’adulte, et cela quelle que soit la forme des lettres adoptées.

En précurseur, Genève avait opté à une époque pour le seul enseignement de l’écriture en caractères d’imprimerie…

Oui et ce canton a tourné casaque en 2002. Depuis, il enseigne même l’écriture liée d’entrée.

Pourquoi cela?

A cause de la gestion des intervalles. Si on impose aux enfants d’écrire tout un texte en séparant chacune des lettres, on se trouve devant des difficultés d’espaces entre les lettres et entre les mots, si bien que les élèves ont de la peine à bien distinguer les mots. Alors qu’avec l’écriture liée, l’entité mot est immédiatement visible. L’autre argument en faveur de l’écriture liée, c’est la mémoire kinesthésique: un seul élan permet d’écrire d’un coup une syllabe. Si je prends le pronom «elle», on peut le tracer d’un seul mouvement et du coup notre main «se souvient» qu’il y a deux «l».

Et investir davantage de temps dans l’apprentissage de la dactylo comme le projettent les Finlandais, ce n’est pas une bonne idée?

En Suisse, dans presque toutes les écoles, les deux sont proposés: on apprend à écrire à la main et des claviers sont mis à disposition des enfants. Il est important de rappeler qu’il est du ressort d’une école publique de ne pas creuser une fracture sociale comme de permettre aux enfants de construire leur langue écrite. Des chercheurs ont clairement démontré l’importance du geste graphique dans l’apprentissage et la mémorisation de la langue écrite. Je pense d’ailleurs qu’aucune école ne serait prête à prendre le risque d’abandonner totalement l’apprentissage de l’écriture à la main, qui reste celle de la construction de la pensée et de l’élaboration d’un texte.

Auteur: Alain Portner