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11 mai 2015

Success story à New York

Le Vaudois Edouard Gétaz produit des opéras avec l’Orchestre philharmonique de sa ville d’adoption. Il vient de signer avec Universal Music pour les décliner sur tablettes électroniques.

En dix ans, Edouard Gétaz s’est fait une place dans le monde du spectacle aux Etats-Unis.
En dix ans, Edouard Gétaz s’est fait une place dans le monde du spectacle aux Etats-Unis. (Photos: Sally Montana)

Il prend une tisane parce qu’il est 13 heures et qu’on est dans un coffee shop de Brooklyn, Park Slope, 5e Avenue. Mais dans son appartement en duplex avec vue sur Manhattan, il ne dirait pas non à un scotch et un cubain. Et il choisirait la musique: Oscar Peterson, Michel Petrucciani, Miles Davis, un vieux vinyle, du grain.

L’ivresse, ce sera pour plus tard. Edouard Gétaz commence par nous raconter les bases, la musique, le jazz, le classique, un «héritage familial». Il a 8 ans quand son frère Emmanuel fonde le Cully Jazz Festival. Edouard et sa sœur Marie dessinent l’affiche de cette première édition.

Suivent les années d’immersion. A fréquenter les belles âmes de la scène, à les co-programmer. A côtoyer, l’immense Claude Nobs, au Montreux Jazz Festival. C’est donc Montreux, c’est Cully, c’est le Lavaux, c’est la grande magie de la minuscule Suisse que chérit ce New-Yorkais d’adoption depuis dix ans.

Edouard Gétaz monte d’éblouissants spectacles-opéras avec le New York Philharmonic. Petrushka (lien en anglais) de Stravinski vient d’être présenté à Londres. Il succède à A Dancer’s Dream (Stravinski), Le Grand Macabre (Ligeti), The Cunning Little Vixen (Janáček), au Lincoln Center, Peter and the Wolf (Prokofiev) au Walt Disney Concert Hall de Los Angeles.

Toujours la même formule: un concert de l’Orchestre philharmonique additionné d’un spectacle entre les musiciens, par des marionnettistes, danseurs et caméramans-acrobates qui projettent le live sur écran géant. Le spectateur flotte entre l’écran et la scène dans un subtil mélange d’humour et de haute technologie. Nous avons assisté à la répétition générale de Petrushka: la recette désacralise la musique classique sans la dénaturer.

Un concept révolutionnaire

«On a créé un truc magique qui n’existait pas, on a inventé une niche», aime dire Edouard Gétaz. Il se trouve que son emballement est partagé par la presse américaine. «Best Opera of the year», pour Le Grand Macabre, selon le New York Times. «Best Classical event of the year», pour The Cunning Little Vixen, a écrit le New York Magazine. «Entendre Anthony Tommasini, l’un des plus grands critiques américains, souffler pendant l’entracte que c’est révolutionnaire, ça fait quelque chose.»

La génétique de la famille Gétaz (Gétaz-Romang) n’est pas pour rien dans ce succès: «J’ai reçu de mes parents le goût d’entreprendre, d’oser, d’investir.» C’est en co-fondant une agence de communication en Suisse (Creatives) dont un des mandats était l’organisation du concours international de l’agence de mannequins Elite Model Look, qu’Edouard Gétaz s’éprend vraiment de l’audio-visuel. «J’avais 30 ans, j’avais envie de créer, d’être dans l’entertainment.»

Une seule destination pour cela: New York où il atterrit en 2003 après avoir revendu sa société. Il suit des cours de réalisateur et de producteur à la New York University, un «nid de talents» qui lui ouvriront des portes. Il garde un pied en Suisse en gérant la stratégie de marque du Château de Chillon, travaille à la réalisation de courts métrages, Virgin Red et Freud’s Magic Powder, qui lui valent deux sélections à Locarno.

C’est en 2005 que le producteur-réalisateur en devenir fait sa rencontre la plus marquante: Doug Fitch, l’artiste qu’Edouard Gétaz n’est pas. Un metteur en scène, si habile de ses mains qu’il dessine, fabrique des décors et des marionnettes, crée à perpétuité. Edouard Gétaz le rejoint en plein montage d’un opéra sur la tangente. Le spectacle est une réussite. Les deux compères créent, avec un autre Suisse, Frédéric Gumy, une société pour sceller cette union, «Giants are small», référence à deux nains un peu mégalos, tels qu’ils se voient.

S’enchaînent les nuits blanches et les succès. Et, surtout, les bonnes rencontres. Comme avec le petit-fils de Sergueï Prokofiev qui leur accorde les droits d’adaptation de Pierre et le loup pour créer, désormais, au-delà des spectacles, une application pour tablettes électroniques sur le modèle du livre d’enfants interactif.

C’est signé avec Universal Music. Deux rockers hyper-connus, l’un américain, l’autre allemand (pour la version germanophone) poseront leur voix sur l’histoire. Sortie de l’appli et du CD en septembre 2015. «Ensuite, le concept pourra se décliner sur d’autres histoires, Alice au pays des merveilles, Hansel & Gretel…», se réjouit Edouard Gétaz qui revient de Colombie où il a enquêté sur une vieille affaire de prise d’otages qui aboutira à un autre projet sur tablette, à la croisée des chemins entre le roman dont vous êtes le héros et le cinéma-journalisme.

Cully-New York: il semblerait, dix ans après, que la route était un aller-simple. «J’adore la Suisse mais si je devais retourner m’y installer, je ne sais pas où serait ma place.» Entre ses bureaux de Times Square, et leur quotidien à Brooklyn, Edouard Gétaz, son épouse Carol et leurs deux enfants Milan et Winson se sentent dans la Grosse Pomme «comme dans un village».

«New York est une ville d’intégration pure. Tu peux être luthérien ou calviniste (rires), peu importe tes origines et ton passé, si tu montres que tu sais faire quelque chose et bien, ils embarquent. Ici, il y a de la compétition, mais pas de chasse gardée. Non seulement on ne m’a jamais mis des bâtons dans les roues, mais en plus on m’a donné les moyens de réussir ce que j’entreprenais. L’Amérique, c’est encore vrai, est un lieu où, venant de nulle part, sans connexion, tu peux te construire très vite.» La voilà, l’ivresse.

Texte © Migros Magazine – Xavier Filliez Photos: Sally Montana

Auteur: Xavier Filliez