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5 mars 2012

«L’orgasme est l’une des plus belles expériences de la vie»

Elisa Brune est l’auteur de deux ouvrages – dont le second vient juste de paraître – sur le plaisir féminin. L’occasion de parler d’un sujet encore entouré de tabous, estime la journaliste belge.

Elisa Brune allongée sur un canapé
Pour Elisa Brune, la libération sexuelle des femmes passe par l'accès à l'orgasme.

Pourquoi lorsqu’on évoque le thème de vos recherches, cela fait sourire les gens?

Malheureusement, c’est un sujet qui est encore tabou. On parle depuis longtemps de sexualité et des mœurs, mais de parler du plaisir et de l’orgasme précisément suscite un retrait ou une blague. Je pense que les mentalités sont prêtes. Par ce livre et le précédent, j’essaie d’ouvrir une brèche pour qu’on ne garde pas ce thème pour soi comme une honte ou un problème.

Que manque-t-il pour lever ces réticences?

Il y a toute une longue histoire d’inhibition, de diabolisation qui tient à notre culture religieuse. On est toujours influencé par ces représentations et par cette méfiance de la sexualité féminine. Dans la vision religieuse traditionnelle, si la femme laisse s’exprimer son corps, on la brûle sur un bûcher. On a fait beaucoup de chemin, mais on est encore entaché par cette vision négative. Une femme bien est une femme qui n’a pas de libido, qui n’extériorise rien.

Le titre de ce deuxième ouvrage parle de révolution, est-on à l’aube d’une ère nouvelle?

J’espère qu’on en viendra à parler de l’orgasme précisément, à en faire un sujet sur lequel les femmes peuvent s’informer, communiquer, progresser alors qu’avant, c’était une tache aveugle. C’est là le cœur épineux de la chose. Une fois qu’on l’aura dénoué, on pourra parler de la libération sexuelle qu’on évoque depuis quarante ans mais qui est toujours bancale. On a libéré les comportements, mais ça ne se passe pas forcément mieux pour beaucoup de femmes. C’est un drame, car, étant libérées sur le plan du comportement, quand elles éprouvent un problème d’accès à l’orgasme, elles pensent qu’elles ne sont pas normales.

Il y a une pression aussi, comme pour les hommes, elles doivent être performantes.

Leur performance est de faire plaisir à leur conjoint. Elles ne savent pas ce qui se passe dans leur vagin, car dans leur éducation, elles n’ont pas construit leur corps avec cette partie-là.

Il y a un problème d’éducation alors?

Enorme, oui, à la connaissance du corps, et à vouloir savoir. Il y a des femmes bridées par une éducation très stricte. Et d’autres, filles de soixante-huitards, qui ont eu beaucoup plus d’ouverture d’esprit. Pourtant, elles ne sont pas nécessairement plus à l’aise ou plus avancées sur le plan du plaisir, car elles ne se connaissent pas et ne pensent pas à ce qu’elles pourraient faire pour se connaître. Beaucoup sont dans des vies de couple plan-plan avec un accès au plaisir rare ou inexistant, et n’ont jamais pensé à utiliser un vibromasseur. C’est hors du champ des possibilités.

Quel rôle devraient avoir les mères par rapport à leur fille?

Elles devraient les inciter à s’informer et à communiquer, comme elles le font pour n’importe quelle discipline. Pour apprendre à jouer du piano, il faut faire des gammes. Pour la sexualité, un cliché surplombe tout: ça ne s’apprend pas, ça vient tout seul. On se retrouve à 20 ans sans aucune expérience de soi, de sa sensualité. Les femmes attendent le premier rapport sexuel en se disant que tout ira bien. Et généralement, ça ne va pas bien.

Au fond, à quoi sert l’orgasme?

A rien! Pourquoi devrait-il servir à quelque chose? L’éjaculation de l’homme a une fonction reproductive. Elle est nécessaire, et donc moins problématique. Si elle n’a pas lieu, l’homme n’a pas de descendance. Pour une raison que personne ne connaît, chez les femmes, il n’est pas nécessaire d’avoir un orgasme pour procréer. Du coup, toutes les modalités d’orgasmes sont dans la nature, car il n’y a pas de sélection. Il y a des femmes sans et des femmes avec, sous des formes variées.

Vous dites que la distinction entre orgasme clitoridien et vaginal n’a pas raison d’être.

On a une idée plus précise là-dessus, depuis qu’on a établi l’anatomie complète du clitoris… en 1997! A la dissection détaillée, on s’est aperçu que c’est un organe beaucoup plus grand que ce qu’on imaginait, composé d’une partie interne avec quatre racines différentes, deux bulbes, deux jambes. Derrière la tête du clitoris, il y a un corps qui chevauche le vagin. Ça permet de faire la connexion. Le clitoris est le corps érectile, excitable et déclencheur d’orgasme. Comme il est ramifié, il y a plusieurs manières de le mettre en route.

Il y aurait même un troisième point au fond du vagin…

C’est beaucoup plus incertain, car s’il existe, il n’est pas relié au clitoris, ou on ne voit pas trop comment, donc ça pourrait être lié au col de l’utérus. On manque cruellement d’études à ce sujet. Tout ce qu’on a, ce sont des témoignages, des études à petite échelle, où les femmes signalent des déclenchements d’orgasmes par percussion au fond du vagin. Mais il est évident que dans ces mouvements, il y a également une stimulation clitoridienne.

Les études actuelles sur les connexions nerveuses pourraient apporter une réponse?

Oui, car c’est fatalement par les nerfs que ça passe. Donc si on arrive à éclaircir les trajets nerveux de l’excitation sexuelle, on aura une idée plus claire. Malheureusement, c’est très compliqué, et difficile à faire passer comme sujet d’étude en tant que tel. La chirurgie de la zone génitale s’occupe de voir où va quel nerf, dans une optique fonctionnelle, et non du plaisir. Ça n’intéresse pas les médecins de savoir comment l’orgasme fonctionne.

Et la recherche médicamenteuse, pour aider les femmes anorgasmiques?

La recherche a rencontré plusieurs écueils, donc elle est en mauvaise posture. Elle a tenté de mimer l’action du Viagra. C’était une bonne idée, car nous avons aussi des tissus érectiles qui se gonflent par dilatation des petits vaisseaux et créent un engorgement du clitoris. Malheureusement, ça n’a pas d’influence sur le ressenti subjectif. Une deuxième voie de recherche agit sur le cerveau pour faciliter l’excitation, par inhibition des résistances. Les résultats significatifs sur l’impression d’excitation et de plaisir étaient prometteurs. Mais les tests ont été stoppés, car on a suspecté des effets secondaires nocifs.

Une étude israélienne vient d’affirmer que le point G n’existait pas. Pourquoi les scientifiques ne parviennent-ils pas à se mettre d’accord sur cette question?

Tous les ans, une étude dit qu’il n’existe pas, et une autre affirme qu’il existe. Tant qu’on reste sur l’idée d’en prouver la réalité physiologique, on n’avancera pas. Il y a suffisamment eu de tentatives de le localiser pour dire que ce n’est pas une structure comme le clitoris ou le vagin. Le point G est un mot qu’on met sur ce qu’on ressent comme localisation du plaisir au niveau vaginal.

Pourquoi est-il si difficile d’obtenir des financements pour des recherches traitant de ce sujet?

C’est dû à la structure de l’establishment médical et universitaire, dans les deux cas assez masculins, qui considèrent que l’orgasme féminin n’est pas un sujet vital. Bon, on peut admettre qu’à côté du cancer ou du paludisme, il n’y ait pas urgence.

Mais ça concerne quand même 50% de la population mondiale!

L’importance de l’orgasme en tant qu’expérience de vie et élément de santé est complètement sous-estimée. Il faudra encore faire du lobbying et du travail de mentalité. Mais les femmes ne savent pas ce qu’elles devraient revendiquer. Elles considèrent que ce n’est pas important. On peut suspecter que pour une partie d’entre elles, ce n’est effectivement pas grave, car elles n’en ont jamais eu, donc elles ne savent pas ce qu’elles ratent.

Les hommes jouent un grand rôle dans le plaisir féminin, si c’est grâce à eux, le plaisir est accepté.

Oui. Tout le monde sait que les hommes se masturbent, mais on n’en parle jamais. Chez les femmes, le premier obstacle reste l’impossibilité de se masturber. C’est impensable pour elles, sale, honteux, désagréable. Evidemment, on a beaucoup de mal à connecter une femme à son désir, si elle ne peut pas l’explorer toute seule. En couple, cela dépend de la qualité du partenaire.

Le pénis est-il le meilleur outil de l’orgasme féminin?

La réponse est non. Définitivement non. Ça peut être troublant. Le pénis est utilisé dans le rapport sexuel traditionnel, dans un mouvement de piston. Ça ne déclenche aucune réaction orgasmique chez la plupart des femmes. Un mouvement avec les doigts ou avec un vibromasseur va être beaucoup plus excitant, car ils vont stimuler la partie antérieure du vagin, contre le clitoris. Mais il ne faut pas non plus jeter le pénis à la poubelle, il y a d’autres moyens de l’utiliser, notamment quand la femme est au-dessus, qu’elle choisit la pression et la forme du mouvement. Si on s’adresse à leur corps d’une autre manière, elles se rendront compte qu’elles ont un désir colossal qui n’a simplement jamais été allumé. Croire qu’elles ne peuvent pas avoir de plaisir, c’est comme de dire qu’une porte ne s’ouvrira jamais, alors qu’on essaie de l’ouvrir avec un marteau.

A 50 ans, on n’a fait que la moitié de sa vie sexuelle.

Y a-t-il une différence entre les générations?

Bien sûr, il y a une résistance chez les personnes plus âgées. Les sexologues ont tout le mal du monde à faire accepter un vibromasseur aux femmes de plus de 40 ans qui les consultent, alors que les adolescentes en ont déjà toutes un. La nouvelle génération des love-shops se généralise. Avant, c’était l’endroit le plus honteux de la terre. Maintenant, c’est glamour.

A la ménopause, le désir d’une vie sexuelle épanouie devient tabou.

Vu l’espérance de vie aujourd’hui, à 50 ans, on n’a fait que la moitié de sa vie sexuelle. L’image de la féminité est entamée avec la fin de la fécondité. Et en même temps, c’est une libération, car il n’y a plus d’enjeu. Ça devient jouissif. Ce n’est pas rare que les femmes découvrent l’orgasme après la ménopause. Mais assumer sa vie sexuelle à 60, 70 ou au-delà devient difficile en société. La répression de la sexualité chez les personnes âgées est forte, notamment dans les maisons de retraite, où elle est carrément interdite! Mais là aussi, ça bouge, on entend des témoignages de personnes âgées encore actives.

Pourquoi vous êtes-vous passionnée pour ce sujet?

C’est l’une des plus belles expériences que l’on puisse faire dans la vie et elle se passe de manière sauvage, non encadrée. Un jour, j’ai rassemblé des témoignages pour un petit récit sur l’initiation au plaisir. Et j’ai remarqué que l’accès à l’orgasme était laissé au hasard. Alors que quand on maîtrise la chose, on se demande pourquoi on a perdu dix, vingt ans. J’ai trouvé ça tellement perturbant que je me suis mise à chercher des informations sur l’orgasme féminin.

Vous avez eu des échos des lecteurs suite à la parution de votre premier livre?

Enormément. Il y a des gens qui réagissent mal, des hommes qui se demandent ce qu’on veut encore avec nos orgasmes. Chez les femmes, une petite frange ne veut rien savoir, car de toute façon, ça ne marchera jamais. Ou parce que c’est immoral. On me dit souvent: «Merci, vous faites œuvre de salubrité publique!» Et les hommes à l’écoute sont ravis. Ils ont tellement l’habitude de ne rien comprendre à ce qui se passe dans le corps des femmes. Le livre a permis à beaucoup de couples d’entamer la conversation et se dire des choses qu’ils ne s’étaient jamais dites en quinze ans.

Auteur: Mélanie Haab

Photographe: Julien Benhamou