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29 août 2015

La reine de la longévité

Victoria avait régné durant soixante-trois ans et des poussières. Sa descendante Elisabeth II s’apprête à battre son record. Portrait d’un monarque discret mais incontournable.

Elisabeth II photo
Après soixante-trois ans de règne, Elisabeth II continue d’exercer une fascination sur le public et les médias. (Photo: Keystone)

She did it! Enfin, presque... A moins d’un malheur – après tout, elle vient d’échapper à une tentative d’attentat – Elisabeth II battra le 9 septembre le record de longévité sur le trône du Royaume-Uni détenu par son aïeule Victoria: soixante-trois ans, sept mois et deux jours. Après le mariage de Kate et William, le jubilé de diamant de la reine, les naissances du petit George et de sa sœur Charlotte, la monarchie britannique se retrouve à nouveau sur le devant de la scène. Soit, l’événement suscitera sans doute moins d’émoi populaire que les noces princières ou le baptême des héritiers. Mais la fascination pour la famille royale, elle, demeure intacte. Et ce, bien au-delà des frontières du Royaume-Uni, puisque même chez nous, on s’intéresse au quotidien et aux frasques de ces peoples d’un genre particulier.

Des stars pas comme les autres

Les monarques ont bel et bien pris leur place dans le star system,

confirme Annik Dubied, directrice de l’Académie du journalisme et des médias à l’Université de Neuchâtel. En choisissant de mettre en avant certains événements de leur vie privée, ils jouent en partie le même jeu que les autres célébrités. Et se rappellent ainsi au bon souvenir du peuple en dehors des événements officiels.» Une politique délibérément adoptée par le prince Rainier de Monaco, par exemple, notamment à l’occasion de son mariage avec l’actrice américaine Grace Kelly, souligne la spécialiste. «Son but était de faire valoir la Principauté, qui existe essentiellement grâce à la famille princière. Par la suite, en enchaînant les écarts de conduite, les enfants du prince ont à la fois compliqué et dynamisé le processus de peoplisation, en désacralisant le côté princier.»

Car tout people qu’ils sont, rois, reines, princes et princesses jouissent tout de même d’un statut à part. Tout en permettant au peuple de sentir proche d’eux, ils doivent maintenir leur aura d’êtres extraordinaires. «Tout est question de subtil équilibre. Une trop grande proximité pourrait nuire à leur royauté. Leur stratégie de communication est donc beaucoup plus prudente que celle d’une célébrité lambda. Ils acceptent de se montrer jusqu’à un certain point. Leur exhibition reste contrôlée.» Et de rappeler que les images rendues publiques des seins nus de la duchesse de Cambridge avaient suscité l’ire de Buckingham. Alors que des photos volées de la petite famille de William sont tout à fait tolérées.

Reine des médias et d’un vaste royaume

Mais pourquoi entend-on beaucoup moins parler des monarchies de Suède ou des Pays-Bas? «Elisabeth a hérité d’une ancienne puissance coloniale extrêmement importante.

Elle règne aujourd’hui, même de manière symbolique, sur un royaume beaucoup plus étendu que les autres monarques européens.

Et puis, l’Angleterre a vu se succéder des personnalités très médiagéniques, à commencer par Diana. Ses enfants ont pris le relais, de même que Kate Middleton.» Quant à la reine, si elle maîtrise son image à la perfection, elle n’a pas hésité à se mettre en scène pour la cérémonie d’ouverture des JO 2012 de Londres, en donnant la réplique au mythique James Bond et en faisant mine de sauter en parachute au-dessus du stade de Stratford. Cascadeuse à passé 85 printemps, autant dire qu’Elisabeth a encore la forme pour régner de longues années...

«Elisabeth II n’abdiquera pas»

Pour Joanny Moulin, professeur de littératures anglophones à l’Université d’Aix-Marseille (F), la souveraine incarne la nation britannique comme personne.

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans la vie de la souveraine lorsque vous vous êtes plongé dans sa vie pour écrire sa sa biographie*?

Sans doute la manière dont elle a dès l’enfance incarné la fonction. Dès son plus jeune âge, il y a eu une communication organisée par ses parents pour promouvoir son image et celle de sa sœur.

Pourtant, si son oncle Edward VIII n’avait pas abdiqué, elle ne serait jamais montée sur le trône…

Oui, mais George V, le père d’Edward VIII, avait une nette préférence pour leur second fils, Bertie, le père d’Elisabeth. Il pensait qu’Edward ne ferait pas un bon roi. On le disait menteur, joueur et irresponsable. L’abdication n’était donc pas une si mauvaise chose pour les Windsor.

Elisabeth II est sans doute l’une des femmes les plus célèbres du monde, mais paradoxalement, elle reste une inconnue. Ce paradoxe est-il recherché par la reine elle-même?

Le règne d’Elisabeth est marqué par l’arrivée de la télévision. Une seule fois – c’était dans les années 1960 –, la souveraine a accepté que des caméras filment dans ses palais les activités quotidiennes de sa famille. Si certains ont aimé voir ces images d’une monarchie proche du peuple, beaucoup ont fortement critiqué cette désacralisation. Le résultat a aussi déplu à la souveraine.

Du coup, la reine est devenue une grande muette...

Oui, même si d’autres raisons existent. On sait par exemple que Philip, le duc d’Edimbourg, était un coureur de jupons au début de leur mariage. Il a donc été décidé de verrouiller la communication du couple. Une stratégie qui a aussi eu l’effet de freiner les ardeurs du mari d’Elisabeth qui avait tendance à prendre trop de place à la tête de la monarchie. Et qui a permis de résister plus tard aux assauts de la presse Murdoch, toujours prête à nuire.

Que retiendra-t-on de son règne?

Elisabeth II a traversé le XXe siècle sans suivre les modes et les fluctuations idéologiques ou politiques. C’est remarquable. Elle a incarné comme personne la continuité de la nation. Elle a aussi joué un très grand rôle en tant que cheffe du Commonwealth où elle a su déjouer des tensions entre nations. Enfin, elle a osé sortir de sa fonction en laissant dire dans la presse qu’elle s’opposait à la politique raciale de Margaret Thatcher ou à l’engagement des troupes britanniques en Irak, voulu par Tony Blair.

La reine cédera-t-elle sa place à son fils?

Je ne pense pas qu’elle abdiquera. Ce pauvre Charles devra patienter encore, surtout que les femmes de la famille ont une longévité remarquable.

Les femmes, justement, ont joué un grand rôle dans l’histoire britannique…

C’est vrai. Le règne d’Elisabeth Ire a été fondateur. C’est le début de la prospérité économique et du colonialisme. Et avec Victoria, puis Elisabeth II, tout un discours a été mis en place pour annoncer le retour de cet âge d’or.

La présence d’une femme sur le trône est-elle donc préférable?

D’une manière générale, l’agressivité se tourne moins facilement vers une femme que vers un homme. Par ailleurs, la reine est perçue par beaucoup de Britanniques comme une incarnation maternelle de la figure de la nation. 

* Elisabeth II: une reine dans l’histoire (Flammarion)

Texte © Migros Magazine – Pierre Wuthrich et Tania Araman

Auteur: Tania Araman, Pierre Wuthrich

Photographe: Corina Vögele