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7 avril 2015

Elle est pas belle la jeunesse campagnarde?

Le sociologue Alexandre Dafflon étudie depuis cinq ans les us et coutumes des membres d’une société de jeunesse vaudoise. Et son regard sur ces filles et garçons des champs a changé, et s’est même adouci.

Les sociétés de jeunesse dessin
Il existe des sociétés de jeunesse un peu partout en Suisse romande.

Pour son mémoire de master et sa thèse, Alexandre Dafflon a choisi de s’immerger au plus profond de la campagne vaudoise, au cœur même de l’une de ces sociétés de jeunesse sur lesquelles circulent les pires a priori. «On leur colle tous les clichés sur le dos, on considère ces gens comme des machos, des rustres qui font la fête et se prennent des mines.» De vrais ploucs, quoi! «Moi aussi, je les jugeais sans chercher à les comprendre», ajoute cet assistant diplômé à la Faculté des sciences sociales et politiques de l’Université de Lausanne.

Laissant ses préjugés à la maison, ce jeune chercheur est allé à la rencontre de ces filles et garçons des champs. «Ces derniers s’attendaient à voir un universitaire portant lunettes, barbe, pantalons slim et ils n’ont pas été déçu tant je corresponds à ce stéréotype. Ahahah!» Se faire accepter, adopter n’a donc pas été une mince affaire. «Il a fallu que je fasse mes preuves, que je donne de ma personne, que je m’adapte à leurs codes, que je devienne l’un des leurs en quelque sorte.»

Son enquête ethnographique a débuté en avril 2010. Et elle n’est pas encore tout à fait bouclée, même si Alexandre Dafflon en a déjà tiré un ouvrage: Il faut bien que jeunesse se fasse! (Editions L’Harmattan). «Je devrais terminer le travail de terrain au mois de septembre prochain.» En attendant, il continue de côtoyer activement et régulièrement ses sujets d’étude. «Au départ, c’était un sacerdoce. Maintenant, j’y vais vraiment avec plaisir.»

Travailler et faire la fête

Durant cette expérience au long cours, différents éléments l’ont frappé. Déjà, l’importance que revêt le travail, en particulier manuel, pour les membres de ces associations.

On ne fait pas partie des jeunesses campagnardes juste pour se marrer,

mais pour s’investir, faire des choses utiles pour son village, sa société et soi-même.» Via, principalement, la mise sur pied de manifestations festives, culturelles et sportives.

Ensuite, il y a l’alcool bien sûr. Qui, s’il ne coule pas toujours à flots, constitue quand même un lien social important au sein de ces groupements. Boire un petit coup, c’est agréable et ça facilite aussi grandement l’intégration des nouveaux arrivants. «Travailler et faire la fête, ce sont bel et bien les deux formes de sociabilisation que privilégient ces sociétés», résume notre interlocuteur.

Et que lui ont encore révélé ses investigations? Que les membres de ces sections doivent se soumettre à une hiérarchie invisible («Ce sont les «anciens» qui distribuent le travail, qui font que ça marche. Il est difficile de remettre en question leurs directives.») ainsi qu’à des règles implicites.

J’ai par exemple appris à mes dépens qu’il valait mieux ne pas porter un t-shirt violet

ou croiser les jambes lorsque j’étais assis. Parce que c’est assimilé à des attitudes de nanas.»

Faire battre le cœur du village

«Dans les jeunesses, les garçons sont des garçons, les filles des filles» Du coup, ces derniers reproduisent les inégalités qui existent dans la société, «en peut-être plus exacerbé». L’attribution des missions s’avère ainsi assez traditionnelle. Aux damoiselles les «tâches domestiques» (décoration, rangements, nettoyage, secrétariat). Aux damoiseaux les joies de la construction et de la gestion du matériel. «Les filles sont aussi contrôlées par les garçons pour éviter que leur comportement ne puisse nuire à la réputation de la société.»

Les valeurs, véhiculées à l’intérieur de ces associations, semblent donc plutôt conservatrices.

Les villages sont en pleine transformation démographique et sociale.

Beaucoup de citadins s’installent à la campagne et ne font pas tous l’effort de s’intégrer. Les jeunes ressentent ces changements, d’où sans doute ce phénomène d’identification, ce retour à des traditions qui font perdurer la vie du village. Ce ne sont pas forcément des valeurs passéistes, juste des manières d’être qu’ils connaissent et qui leur permettent de conserver le lien.»

Alexandre Dafflon s’est attaché à ces jeunes ruraux, sans se départir toutefois de sa sacro-sainte neutralité de chercheur. «J’ai découvert une autre jeunesse que celle que j’imaginais. Mon regard sur ces filles et garçons a changé. Leur énergie, leur investissement, leur sérieux et leur efficacité m’impressionnent.» Ce qui le fascine littéralement, c’est leur capacité d’organisation collective basée sur l’entraide, la solidarité et l’amitié. «En revanche, je reste assez critique à l’égard des inégalités de genres et des rapports qu’ils entretiennent avec l’urbain, l’étranger.»

Témoignages:

«C’est une école de vie!»

Tony Giddey, 25 ans illustration.
Tony Giddey, 25 ans.

Tony Giddey, 25 ans, ébéniste, membre de la jeunesse de Bretigny-sur-Morrens (VD).

«J’avais 17 ans, on était toute une équipe de copains du même âge et on n’avait pas envie d’entrer tout de suite dans la jeunesse. Mais il s’est avéré que les personnes qui étaient actives commençaient à prendre de l’âge et voulaient quitter la société. Du coup, on a décidé de s’investir pour ne pas qu’elle disparaisse.

M’engager était important parce que les sociétés de jeunes comme la nôtre participent grandement à la vie des villages, jouent un rôle important dans les campagnes. En fait, elles permettent de maintenir un lien social entre les habitants d’une même localité et aussi entre jeunes de tout le canton. De m’investir ainsi, ça m’a donc permis de lier beaucoup d’amitiés et de connaissances.

La jeunesse, c’est une école de vie! On y apprend à organiser des manifestations, à assumer des responsabilités. Grâce à ce bénévolat, on acquiert des compétences. Sans oublier la fête bien sûr qui fait aussi partie intégrante de la vie de nos sociétés. Mais attention, on ne boit pas plus que les autres jeunes, même si cette réputation nous colle encore malheureusement à la peau!

Maintenant, je n’ai plus de responsabilité au sein de la jeunesse de mon village (il a été président jusqu’à l’an passé, ndlr), j’ai décidé de laisser la place aux jeunes, je vais faire encore deux ou trois ans et après je vais gentiment arrêter…»

«Les jeunesses suivent l’évolution de la société»

Nathalie Durussel, 27 ans photo.
Nathalie Durussel, 27 ans.

Nathalie Durussel, 27 ans, enseignante, membre de la jeunesse de Rovray (VD).

« Je suis entrée à la jeunesse à la fin de l’école obligatoire. J’avais 15 ans et demi. C’est une histoire de tradition. Nos parents en ont fait partie, donc naturellement on va en faire partie aussi. On ne se pose même pas la question, c’est automatique. Et puis, c’est un peu la seule société qui fait vivre mon petit village de Rovray et ses 120 habitants…

Sur un plan personnel, ça m’a beaucoup apporté. D’abord, j’aime cette dynamique que l’on trouve au sein des jeunesses. Ensuite, j’y ai appris le sens de l’organisation et la gestion de responsabilités. Enfin, ça m’a aidée à m’ouvrir, à être plus sociable.

Comme fille, je n’ai jamais eu le sentiment d’être inférieure aux hommes. Prétendre que nos sociétés sont machistes, c’est un peu cliché. La preuve, c’est qu’on a même eu une femme qui a présidé la Fédération vaudoise des jeunesses campagnardes. Les temps changent et je crois que les jeunesses suivent simplement l’évolution de la société.

A l’approche de la trentaine, je commence à avoir le statut d’ancienne et c’est donc à mon tour de transmettre nos valeurs aux jeunes: la convivialité, l’entraide, l’engagement, le respect des anciens… C’est essentiel pour maintenir l’esprit des jeunesses!»

«On se fait beaucoup d’amis»

Luc Perdrix, 28 ans photo.
Luc Perdrix, 28 ans.

Luc Perdrix, 28 ans, menuisier-charpentier, ancien de la jeunesse de Champagne (VD).

« C’est en 2003 que je suis rentré dans la jeunesse de mon village. Je venais de terminer ma scolarité obligatoire. Mon frère était alors président de la société et j’avais une bonne partie de mes copains qui y étaient actifs aussi. Du coup, j’ai suivi le mouvement!

J’ai arrêté en 2013 parce que je commençais à devenir un peu âgé. En fait, j’ai passé le témoin aux jeunes pour pouvoir m’investir davantage dans la Fédération vaudoise des jeunesses campagnardes où je préside depuis peu la commission de ski.

A titre personnel, ces dix ans passés au sein de la jeunesse de Champagne m’ont apporté énormément de choses. Ça a été en quelque sorte une préparation à la vie professionnelle. Toute cette expérience acquise, notamment en organisant des grandes manifestations avec mes amis, a été indéniablement un plus pour mon avenir, cela m’a en tout cas été très utile dans le cadre de l’exercice de ma profession.

Il y a de l’engagement bien sûr dans ces sociétés, mais dans un esprit bon enfant et festif aussi. Aux jeunesses, on rencontre énormément de gens, on se fait beaucoup d’amis et on se constitue ainsi petit à petit un vaste réseau de contacts dans tout le canton, ce qui est vraiment très bénéfique par la suite.»

Texte © Migros Magazine – Alain Portner

Auteur: Alain Portner

Photographe: Corina Vögele