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8 avril 2013

Elles enseignent en prison

En Suisse romande, l’association Gesepi se rend dans les établissements pénitentiaires pour enseigner aux détenus. A 24 ans, sa présidente, Garance Tièche, ne craint pas les difficultés. Ni les refus.

Garance Tièche, présidente du Groupement étudiant suisse d’enseignement aux
personnes incarcérées.
Garance Tièche, présidente du Groupement étudiant suisse d’enseignement aux personnes incarcérées.

A24 ans, Garance Tièche passe un moment chaque semaine derrière les barreaux. La jeune Neuchâteloise n’a rien à se reprocher. Pas de passé criminel ni de casier judiciaire, mais une paisible vie d’étudiante en psychologie niveau première année de master. Pourtant, depuis 2009, les couloirs de la Promenade à La Chaux-de-Fonds ou de Gorgier à Neuchâtel n’ont plus guère de secret pour la présidente de Gesepi.

Née à la suite d’une expérience française de longue date, Gesepi (pour Groupement étudiant suisse d’enseignement aux personnes incarcérées) existe depuis 2009. «A la suite de la France, des groupes ont vu le jour dès 2008 en Espagne puis chez nous», explique-t-elle.

Si du côté ibérique les bonnes volontés se sont usées, l’expérience se poursuit en Suisse et uniquement du côté romand. Arrivée en 2009 déjà, Garance Tièche se souvient que parmi les nombreuses prisons contactées, seul le pénitencier de Gorgier avait alors répondu favorablement. Arborant d’abord le même nom que son grand frère hexagonal (le Genepi pour Groupement étudiant national d’enseignement aux personnes incarcérées), l’association est devenue Gesepi en septembre 2011, après que l’Université de Neuchâtel lui a accordé une reconnaissance.

Pour cette poignée d’étudiants – entre dix et quinze suivant les périodes et les obligations du cursus – il s’agit d’abord de soutien scolaire, mais aussi de développer des activités socioculturelles derrière les barreaux.

«Je m’attendais à quelque chose genre «Prison Break»

Ce qu’elle n’oublie pas non plus, c’est sa première fois. Dans ce même établissement, accueillant des moyennes et longues peines. «Je m’attendais à quelque chose genre Prison Break, avec des barreaux partout et des mecs comme des armoires tatouées qui suent sur des bancs de musculation toute la journée. Il y a bien des portes fermées et des barreaux, mais comme ambiance, ce n’était pas du tout ça. En fait, ce n’était pas très impressionnant une fois à l’intérieur.»

Tout s’est donc bien passé. Cependant, tout bénévole peut renoncer au terme de l’équivalent d’une période d’essai s’il trouve le contexte trop angoissant.

Pour sa première incursion en milieu carcéral, elle ne savait donc pas forcément sur qui elle allait tomber. «Heureusement, comme c’est la règle, j’étais accompagnée par un bénévole expérimenté. Il s’agissait d’un cours de français en langue étrangère, individuel.» Un gardien l’escorte jusqu’au réfectoire. Puis revient avec un détenu, jeune, qui a à peu près le même âge que son enseignante.
La charte de Gesepi se veut indifférente au passé pénal des élèves.

Une heure par semaine, il devient quelqu’un qui apprend, et c’est ce qui importe.

Evidemment, au fil des cours, détenu et enseignante apprennent à se connaître un peu mieux. «Pour des questions d’emploi du temps, nous fonctionnons souvent en alternance avec un autre membre. Mais l’année dernière, par exemple, j’ai eu le même élève pour le français et la philosophie. Et j’ai appris que quand je ne pouvais pas m’y rendre, il préférait annuler le cours.»

Leçon qui se veut aussi un échange multiculturel, d’ailleurs, «le côté humain reprenant toujours le dessus.

On ne veut pas réduire le détenu à sa peine.

La majorité des membres de Gesepi sont des femmes. «Je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce que nous sommes plus sensibles à ce type de soutien; sans doute aussi parce que nous sommes en majorité issus des facultés des lettres et de psychologie où la présence féminine est forte.»

L’association n’a jamais été confrontée à la naissance d’une idylle, mais Garance Tièche ne conteste pas que cela puisse arriver. «Il y a eu des cas en France. De notre côté, nous avons décidé que la personne devrait alors nous quitter.»

Un soutien familial important

Car évidemment, la présence de jeunes bénévoles derrière les barreaux ne peut exister sans autorisation et mise en confiance préalables avec la direction comme le personnel de garde. Parmi les proches de la jeune femme, à commencer par ses parents, beaucoup soutiennent son engagement. Entre le démarchage auprès des établissements pénitentiaires comme auprès du milieu étudiant pour faire connaître l’association, Garance Tièche reconnaît que cela prend du temps. Mais reste indispensable pour que Gesepi élargisse sa visibilité.

Entamer une réflexion sur le fonctionnement carcéral comme sensibiliser le monde extérieur restent dans les priorités de Gesepi, actuellement active dans trois prisons romandes, Bois-Mermet à Lausanne s’ajoutant aux deux précitées. «En France, l’association compte 1300 étudiants intervenant dans quelque 88 établissements de détention.» Bref, il y a encore de la marge.

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: Laurent de Senarclens