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12 décembre 2015

«Elles ont tant souffert et lutté pour leur liberté»

A l’origine, la psychanalyse n’est pas qu’une affaire d’hommes. Beaucoup de femmes, comme nous le rappelle Isabelle Mons, ont contribué à l’évolution des théories élaborées par Freud, Jung et Lacan ainsi qu’à l’avancée de la cause féminine. Souvent au péril de leur réputation, parfois même de leur vie.

isabelle mons photo
Isabelle Mons rend hommage à ses prédécesseures, consciente de ce qu'elle leur doit.

Dans Femmes de l’âme*, vous écrivez: «La psychanalyse est féminine depuis le début et on ne le sait pas assez.» C’est pour réparer cet oubli et rendre hommage à ces pionnières que vous avez écrit ce livre?

Il s’agissait effectivement de réhabiliter leur histoire et leur œuvre, de rendre hommage à ces femmes qui ont marché dans les pas de Freud et de Jung à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Parce que la psychanalyse était masculine à l’origine.

Qu’est-ce qui vous a frappée dans le parcours de ces femmes?

En me penchant sur ces quatorze destins, j’ai réalisé que ces femmes s’étaient presque toutes choisies comme sujets d’expérimentation, qu’elles étaient venues à la psychanalyse déjà comme patientes pour soigner un malaise. Elles ont ainsi fait de leur existence le terreau de leur propre réflexion. Comme l’écrivait Lou Andreas-Salomé (romancière, essayiste, psychanalyste et égérie de Friedrich Nietzsche, Rainer Maria Rilke et Sigmund Freud, ndlr), faire de sa vie une œuvre d’art, c’était mettre au service de l’autre, de son prochain, des résultats de sa propre problématique.

Qu’ont apporté ces femmes à la psychanalyse? Un autre regard?

Un regard féminin? Oui certainement, mais on ne l’a pas su tout de suite. Au début, leur regard a été en adéquation avec la parole de Freud et celle de Jung également qui étaient émergentes à l’époque et qu’elles ont contribué à faire connaître. Elles ont joué un rôle de passeuses du savoir psychanalytique, en parcourant les capitales européennes, en promenant les thèses freudiennes, jungiennes pour essayer d’implanter la psychanalyse partout en Europe au tournant du XXe siècle. Ce n’est que plus tard qu’elles se sont intéressées aux problématiques de la femme et de l’enfant.

Ce que ces pionnières avaient en plus de Freud, Jung ou Lacan, c’était leur expérience de femme et de mère donc!

Elles se sont rendu compte qu’en tant que femme et aussi en tant que mère – toutes n’ont pas choisi la maternité, mais beaucoup… – cela coulait de source de s’interroger sur la femme et l’enfant. Il faut aussi rappeler que Freud leur a passé le flambeau. Dans ses conférences sur la femme et sur la sexualité féminine, en 1931 et en 1932, lorsqu’il demande à son public de faire appel au poète pour en savoir plus sur la femme, c’est en fait un appel pour que quelqu’un prenne le relais de sa propre recherche…

Freud qui n’était pas parvenu à percer le mystère de la psyché féminine comme il l’avait d’ailleurs avoué en ces termes à Marie Bonaparte: «La grande question restée sans réponse et à laquelle moi-même n’ai jamais pu répondre malgré mes trente années d’étude de l’âme féminine est la suivante: Que veut la femme?» Les pionnières en psychanalyse sont-elles parvenues à répondre à cette question freudienne?

Ces femmes y ont en quelque sorte répondu par leur engagement aux côtés de Freud, de Jung et de Lacan. Leur rôle, leur combat sont déjà une première réponse à la problématique féminine dans le milieu psychanalytique. Et leurs premiers textes sont la preuve qu’elles ont répondu à la problématique féminine, qu’elles ont élargi différents concepts freudiens. Elles n’ont pas apporté de réponses définitives, mais elles ont sans cesse questionné les thèses que les hommes ont pu avancer et soutenir.

Vous allez même jusqu’à affirmer que sans ces pionnières, la compréhension de la femme et de l’enfant serait restée incomplète!

Oui, ces pionnières se sont intéressées en tant que femmes à la thèse de la sexualité pour avoir un meilleur accès au plaisir, avoir une réponse au désir féminin, ce qui était absolument scandaleux pour l’époque. Elles ont aussi remis en question le statut de la mère et demandé à ce que l’enfant soit reconsidéré.

Œuvrer à l’évolution de cette science controversée qu’était alors la psychanalyse demandait du courage, nécessitait des sacrifices comme le montrent les destins toujours mouvementés et souvent tragiques de ces pionnières…

Elles ont tant souffert et lutté pour leur indépendance, pour leur liberté de penser… Prenez Emma Jung, elle a partagé toute sa vie sa place avec une seconde femme – Sabina Spielrein, puis Antonia Wolff – et elle a ouvert la porte en Suisse à l’engagement des femmes pour défendre l’analyse jungienne. On peut dire qu’elle a sacrifié son œuvre au profit de celle de son mari. Et puis, il y a toutes ces pionnières – je pense à Sabina Spielrein, mais aussi à Sophie Morgenstern – qui étaient femmes, analystes et juives et qui ont péri durant la Seconde Guerre mondiale à cause de leur engagement et de leur confession.

Elles étaient aussi toutes des femmes hors du commun, qui ne se conformaient pas aux mœurs de leur époque...

Lutter pour étudier la médecine, lutter pour se faire entendre en tant qu’analyste était déjà une réponse non conforme aux mœurs de l’époque. Parce qu’une femme, au tournant du XXe siècle, elle se mariait, elle avait des enfants, mais elle n’étudiait pas!

On n’imagine pas aujourd’hui à quel point il a été difficile pour ces femmes de pouvoir exercer leur métier de psychanalyste, de se faire connaître et reconnaître…

Les psychanalystes hommes ont bien été obligés de les accepter. Mais il a quand même fallu s’y reprendre à plusieurs votes pour admettre la première femme – Margarethe Hilferding – dans le cercle freudien en 1910. Mais une fois que les hommes se sont habitués à la présence d’une femme à leurs côtés, ils se sont rendu compte qu’ils avaient besoin d’elles. A partir de là, c’est devenu une norme, ce qui a rendu «banal» le fait de voir des femmes dans les cercles psychanalytiques.

A une époque où les femmes étaient confinées dans leur rôle d’épouse et mère, ces pionnières de la psychanalyse revendiquaient le droit à l’indépendance, à l’étude et même à une sexualité plus libre. Etaient-ce des femmes modernes avant l’heure?

Oui, sans hésiter! De Lou Andreas-Salomé à Françoise Dolto en passant aussi par Emma Jung, elles ont toutes sans exception voulu affirmer une liberté de femme pour pouvoir affirmer une liberté de penser. La modernité de leur vie réside dans leur liberté et dans leur solitude de femme. Leur modernité réside aussi dans le fait qu’elles ont choisi de vivre pour défendre une cause, et ce n’était pas rien que d’essayer de vivre de sa passion à leur époque. Oui, c’est bien cela être une femme moderne.

«A leur façon, écrivez-vous, elles ont travaillé en faveur de la cause des femmes.» En quoi ont-elles fait avancer le combat féministe?

En défendant la cause des femmes, mais sans adhérer au sens propre du terme aux associations féministes. Certaines de ces femmes analystes, parmi les plus avant-gardistes évidemment, ont revendiqué un usage social de la psychanalyse, elles se sont battues pour que la psychanalyse descende dans la rue. Tandis que Freud privilégiait l’analyse de la bourgeoisie. Hormis Margarethe Hilferding et Emma Eckstein qui se sont placées aux côtés des féministes, toutes les autres n’ont pas revendiqué un combat féministe, mais leur parole et leur combat personnel étaient une pierre apportée au combat des femmes.

Sans ces pionnières, vous avez l’impression que le monde serait différent aujourd’hui?

Je dirais oui. Les psychanalystes de la deuxième et de la troisième génération n’auraient pas pu épanouir la psychanalyse freudienne, jungienne et lacanienne si leurs aînées n’avaient pas été là, si elles n’avaient pas joué leur rôle de passeuses du savoir psychanalytique, si elles n’avaient pas lutté comme elles l’ont fait parfois au péril de leur vie. Toutes ces pionnières se sont déjà interrogées sur ce qu’était l’être humain, c’est-à-dire un être en souffrance qui demande à être un adulte en devenir, avant de s’intéresser à l’enfant et à la femme. En cela, elles ont défendu le principe d’humanité. Donc, ce regard féminin – osons l’affirmer rétrospectivement! – a fait souffler un vent de tolérance sur une Europe de la deuxième partie du XXe siècle qui avait besoin de se reconstruire après deux conflits mondiaux.

Texte © Migros Magazine – Alain Portner

Auteur: Alain Portner

Photographe: Julien Benhamou