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1 août 2015

«Je vois l’Italie avec les yeux d’un homme amoureux»

Emmanuel-Philibert de Savoie, né à Genève, petit-fils du dernier roi d’Italie, est aujourd’hui producteur d’émissions de télévision et de cinéma. Il nous dit son amour d’un pays qu’il n’a pu découvrir qu’à l’âge de 30 ans, la famille royale ayant été interdite de territoire de 1946 à 2002.

Emmanuel-Philibert de Savoie photo
«Avec la télévision, j’ai voulu montrer aux Italiens comment était le vrai Emmanuel de Savoie.» (Photos: Getty Images)

Que représente pour vous l’Italie?

J’ai une relation un peu spéciale avec ce pays, vous savez: mon exil forcé a fait que j’ai rêvé pendant plus de trente ans de l’Italie. C’est un pays que j’ai d’abord imaginé. Lorsque, en décembre 2002, j’ai pu finalement y retourner, j’ai découvert un endroit merveilleux, historiquement et culturellement magnifique. Culturellement, c’est un des plus beaux pays du monde à mon avis. Humainement ce n’est pas mal non plus. L’Italien est quelqu’un d’adorable, une très bonne personne, de bonne humeur.

Comment voyez-vous la situation de ce pays aujourd’hui?

L’Italie de 2015, je la vois d’abord avec les yeux d’un homme amoureux, un peu bouche bée, un peu crétin. Là, par exemple, je vous parle depuis l’Ombrie, une région peu connue, splendide, très verte, qui est un peu le poumon du pays. Ce qui est extraordinaire en Italie, c’est que tout paraît beau, la mer, la montagne, l’architecture des villes. Une beauté qui vient aussi de sa variété. N’oublions pas que l’Italie est devenue l’Italie en 1861, qu’avant cela il y a eu des influences de nombreuses cultures. Tout ce mélange, ce métissage a fait de ce pays quelque chose de vraiment exceptionnel.

Qu’est-ce qui vous a poussé à aller jusque devant la Cour des droits de l’homme pour obtenir le droit de fouler le sol italien?

Moi, je n’ai jamais compris cette histoire d’exil. Que mon grand-père le roi Umberto II ait été banni d’Italie dès 1946, cela encore peut se comprendre. Le peuple avait décidé par un référendum dont le déroulement reste d’ailleurs encore discuté aujourd’hui, d’éloigner la famille royale pour renforcer la république italienne. Mais l’exil devait être temporaire, il s’agissait d’une loi transitoire, le temps de donner des bases solides au nouveau régime. Or cet exil a duré indéfiniment. Il faut se rappeler que quand mon père est parti d’Italie, il n’avait que 9 ans et que moi je suis né à l’étranger. Je n’avais rien à voir avec ce qui s’était passé pendant la guerre. Je n’étais coupable en somme que de porter le nom que je portais. Avec mon père et avec nos avocats, nous soutenions que l’Italie était en train d’aller contre les droits de l’homme. La Cour européenne nous a donné raison, en décrétant cette loi anticonstitutionnelle. Le gouvernement Berlusconi a bien été obligé de la changer.

Berlusconi justement. Impossible de parler de l’Italie de ces dernières années sans évoquer sa figure. Grand homme pour les uns, escroc notoire pour les autres. Quel est votre avis à vous?

Un grand homme, je ne dirais pas cela. C’est quelqu’un qui a été élu par le peuple, qui a fait plusieurs législatures comme premier ministre et qui dans ce cadre a réalisé quelques bonnes choses et aussi d’autres moins bonnes. Malheureusement – ou alors heureusement pour lui – sa vie privée a fini par éclipser sa vie politique. Je n’aime pas trop me focaliser sur une seule personne. L’Italie depuis 1946 a eu – et je dis: malheureusement – plus de cinquante gouvernements, ce qui ne facilite pas la gestion d’un pays. Je préfère juger sur les actes, les faits, la politique menée. Sur ce terrain, Berlusconi n’est pas le pire qu’on ait eu.

Matteo Renzi, vous y croyez?

Moi je l’aime bien, il est jeune, dynamique, il va faire des choses, j’en suis sûr, il dispose en plus d’une solide majorité, on l’a vu encore lors des élections européennes. Il fait partie de ceux qui ont la capacité d’agir au-delà des leurs intérêts personnels, de faire que l’Italie s’en sorte relativement bien dans cette période assez dramatique que nous connaissons. N’oublions pas que la Grèce n’est pas loin. Renzi doit être soutenu.

Les titres que vous portez, prince de Venise, prince du Piémont, sont-ils importants pour vous?

C’est vrai qu’aujourd’hui, dans une Italie républicaine, ces titres ne signifient pas grand-chose. Ce qui signifie quelque chose par contre, c’est le nom que je porte. Je suis extrêmement fier de m’appeler de Savoie. Un nom qui a quand même compté dans l’histoire de l’Italie, qui a fait l’unité italienne, un nom qui a mille ans d’histoire. C’est pour cela que nous nous devons de faire quelque chose pour ce pays, pour l’Italie et les Italiens.

Plus concrètement, quel rôle une monarchie pourrait encore jouer aujourd’hui en Italie?

La monarchie en Italie a régné mais n’a jamais gouverné. Que pouvait-elle faire? Eh bien, elle a toujours rassemblé – sous un peuple, un drapeau, une famille, sous les valeurs du nom qu’elle pouvait porter. A mon avis, cette façon de rassembler les gens malgré leur couleur politique ou leurs idéaux était, et est encore aujourd’hui, quelque chose de très important. Toute chose qu’un président de la République ne peut pas faire, car trop lié à la politique.

Vous avez vous-même fait un peu de politique, comme candidat au Parlement italien puis aux européennes. Avec des résultats plus que mitigés. La politique, une page tournée pour vous?

Je suis très content de m’être présenté aux européennes, car j’étais candidat pour la circonscription Nord-Ouest et j’ai pu vraiment découvrir les origines de ma famille et ces terres du Piémont, découvrir davantage mon pays, découvrir ses habitants. Et me faire aussi connaître. Mais la politique, oui, c’est une page tournée.

Vous avez opté depuis pour une carrière à la télévision et spécialement la téléréalité. Est-ce vraiment en accord avec un statut de prince?

Quand je suis rentré en Italie, je me suis rendu compte qu’il y avait une grande différence entre ce qu’on avait écrit sur moi dans la presse ou ce qu’on avait pu dire sur moi pendant ces trente ans d’exil, et ce que j’étais vraiment. Ce que j’ai voulu faire avec la télévision, la première fois que je suis apparu en Italie dans l’émission Danse avec les stars, c’était de me présenter au public italien. J’ai voulu leur montrer comment était le vrai Emmanuel de Savoie, celui qui avait été absent pendant trente ans, celui qui aimait sincèrement son pays, celui qui était quand même un jeune homme comme tous les autres. Avec ses coups de cœur, avec ses envies, avec son passé. La télévision m’a permis de me présenter aux Italiens.

Sauf que, depuis, vous n’avez plus arrêté...

Je me suis pris au jeu, c’est vrai. Il faut dire que les Italiens, à travers Danse avec les stars, ont montré qu’ils m’appréciaient. J’ai donc continué à faire de la télévision en présentant des émissions, cette fois. Ce que je ne fais plus aujourd’hui, je suis passé de l’autre côté, j’ai créé une société de production de shows télévisés et de cinéma. Mais pendant dix ans, oui, ça a été un métier, et un métier que je ne renie pas du tout. J’ai aimé le monde de la télévision. S’il y a aujourd’hui toutes ces personnes qui me suivent, et si je peux faire que mes projets deviennent des réalités concrètes, c’est grâce à la notoriété que m’a donnée la télévision. N’oubliez pas qu’après la fin de la monarchie, l’histoire a été récrite par les vainqueurs. Je peux vous assurer que rentrer en Italie en 2002 en s’appelant de Savoie, ce n’était pas quelque chose de facile. Il y avait énormément de discrédit sur le nom que je porte. Aujourd’hui grâce à mon métier de la télévision, j’ai pu retourner tout ce discrédit, me faire apprécier davantage par mon prénom que par mon nom de famille.

Qui dit Italie, dit aussi pizza. Un de vos projets d’émission de téléréalité concerne d’ailleurs ce mythique plat national. Où en est-il?

Il s’agit d’un concours de pizza et c’est un projet qui avance, on l’a vendu dans sept pays, en Allemagne, en Espagne, aux Etats-Unis, au Japon, etc. C’est un show qui existe sous des noms différents dans chaque pays. La pizza , bien sûr, c’est magnifique, grâce à elle l’Italie a fait le tour du monde, quelque chose donc de très important pour le pays. Mais aussi pour ma famille: la pizza Margherita a été nommée ainsi à cause de la reine d’Italie, mon arrière-arrière-grand-mère.

Un mot sur vos projets de producteur de cinéma...

Avec ma société, nous sommes en train de terminer un très beau documentaire sur Fellini, la Dolce morte, la Douce mort, qui recoupe les quinze dernières années de la vie du maestro. Quelqu’un qui a fait tellement pour la culture et le cinéma italien, mais qui à la fin de sa vie a été complètement oublié par le gouvernement. A la place de le soutenir, de lui donner les moyens de poursuivre son œuvre, on l’a abandonné, et tout cela s’est ensuite transformé en un mal physique. C’est un très beau documentaire avec beaucoup de témoignages, de Scorsese, de Sutherland, d’énormément de personnes qui ont travaillé avec Fellini. Nous sommes également en préproduction du film de Sylvain Chomet qui s’appelle The Thousand miles. Contrairement à ce qui a été écrit, je ne joue pas dedans, personne ne joue dedans, c’est de l’animation! En reprenant trois ou quatre pages écrites par Fellini, nous avons pu créer un petit scénario qu’on a présenté comme idée à Sylvain Chomet, qui a accepté d’en écrire un film, inspiré des dessins et des textes de Fellini.

L’Italie, c’est aussi évidemment le calcio. Vous aimez le foot?

J’ai commencé à la télévision en commentant du football, dans une émission satirique consacrée au calcio. Je m’intéresse de très près à la Squadra Azzurra, l’équipe nationale italienne, quand elle joue. Sinon, je suis un tifoso de la Juventus de Turin, qui cette année non seulement a gagné le scudetto, le titre italien, mais est arrivée en finale de la Champions League et malheureusement ne l’a pas gagnée. On espère que ce sera pour l’année prochaine.

Impossible également d’évoquer l’Italie sans mentionner la mafia...

Je trouve cela un peu dommage. Mafia, pour moi, ça veut dire criminalité. Petite et grande criminalité. Pour moi c’est de la merde. Il n’y a pas grand-chose d’autre à dire.

Vous êtes né en Suisse. Qu’est-ce que ce pays représente pour vous?

J’ai un passeport italien et un passeport suisse, je ne me sens pas du tout comme un émigré italien qui a été accueilli ici. Je me sens comme un Suisse, qui a une mère suisse et est extrêmement fier de ce magnifique pays.

Personne ne vous croit quand vous dites que durant les trente premières années de votre vie vous n’êtes jamais retourné en Italie, même clandestinement...

Mais j’y suis retourné clandestinement! Une ou deux fois par la mer, depuis la Corse où je réside souvent en été. Il m’est ainsi arrivé d’aller en Sardaigne avec le bateau de temps en temps, des allers et retours rapides, mais jamais sur le continent. J’avais bien envie de forcer les choses. Mais mon père me disait toujours: «Non, non, tu verras, on va arriver à changer cette situation, il ne faut pas faire de provocation.» Si ça n’avait tenu qu’à moi, j’y serais allé toutes les semaines. De toute façon, on ne pouvait rien me faire, on ne pouvait pas m’arrêter, pas me mettre en prison.

L’Italie, enfin, c’est aussi la mode. Un domaine qui ne vous est pas étranger...

J’ai en effet créé avec un groupe italien une ligne de vêtements. Des t-shirts en coton cachemire, 100% faits en Italie. J’en suis plutôt fier. Si aujourd’hui, tout en connaissant des difficultés comme beaucoup de pays méditerranéens, l’Italie n’a pas sombré, c’est beaucoup grâce au made in Italy, à l’artisanat, qui a été un moteur pour l’économie. Les Italiens sont de grands travailleurs, de grands artisans. Heureusement que l’on a ça.

Texte © Migros Magazine – Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet