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1 juin 2017

Emmanuelle Pouydebat: «L’humain ne possède pas le monopole de l’intelligence»

Biologiste de l’évolution à Paris, Emmanuelle Pouydebat s’amuse à mettre à mal les idées reçues sur le monde animal. Non, les poissons rouges n’ont pas la mémoire courte et posséder une cervelle d’oiseaux ne signifie pas forcément que l’on est idiot!

Pour Emmanuelle Pouydebat, les humains sont bien plus destructeurs pour leur environnement que les animaux.
Pour Emmanuelle Pouydebat, les humains sont bien plus destructeurs pour leur environnement que les animaux.

Dans sa préface, Yves Coppens affirme que votre ouvrage est une «élégante et rigoureuse manière de mettre l’humain à sa place». Etait-ce le but recherché?

Oui, montrer que l’humain ne possède pas le monopole de l’intelligence était un des buts recherchés. Je le revendique. Parce que l’intelligence est plurielle, diversifiée et se trouve partout dans le monde animal.

L’être humain ne figurerait donc pas au sommet de la pyramide de l’intelligence comme on le pense généralement?

Je n’aime pas trop cette vision hiérarchique de l’intelligence, comme si celle-ci avait évolué du plus stupide au plus intelligent avec bien sûr l’humain au sommet de la pyramide. L’espèce humaine a des capacités très développées certes, mais elle n’est pas la seule à en avoir.

Nous avons quand même, proportionnellement parlant, le plus gros cerveau, non?

Nous savons aujourd’hui que la taille du cerveau n’est pas forcément un bon critère pour évaluer l’intelligence. Des travaux récents ont notamment montré que certains oiseaux avaient plus de neurones que nous dans certaines zones du cerveau.

La taille du cerveau n’est donc pas corrélée à l’intelligence, c’est bien plus compliqué que ça.

D’ailleurs, même les bactéries, qui sont pourtant dépourvues de cerveaux, posséderaient une forme d’intelligence…

Effectivement. Beaucoup de chercheurs parlent d’intelligence chez des animaux dépourvus de cerveaux comme les bactéries, mais également chez les plantes.

L'intelligence? «C’est une fonction comportementale qui va permettre à un individu de s’adapter à son environnement pour en tirer parfois un bénéfice, sachant qu’un des bénéfices majeurs va être précisément la survie», Emmanuelle Pouydebat.
L'intelligence? «C’est une fonction comportementale qui va permettre à un individu de s’adapter à son environnement pour en tirer parfois un bénéfice, sachant qu’un des bénéfices majeurs va être précisément la survie», Emmanuelle Pouydebat.

D’accord. Mais les animaux et les végétaux ne savent pas jouer aux échecs!

Non, c’est sûr! A l’inverse, il existe bien des choses que nous sommes incapables de faire. Si vous mettez un Parisien en plein milieu du désert, il ne survivra pas un jour. En termes d’orientation spatiale, il sera rapidement perdu là où une fourmi du Sahara saura exactement quoi faire. Quand nous nous levons le matin, nous ne pensons pas forcément à notre survie. Alors que pour un animal évoluant en milieu naturel, survivre est un enjeu quotidien. Donc, jouer aux échecs n’est pas un objectif primordial pour un animal sauvage.

Quelle est alors votre définition de l’intelligence?

C’est une fonction comportementale qui va permettre à un individu de s’adapter à son environnement pour en tirer parfois un bénéfice, sachant qu’un des bénéfices majeurs va être précisément la survie.

L’intelligence, en gros, c’est la capacité de s’adapter pour survivre. Du coup, que dire de cette corneille qui fait de la luge sur un couvercle?

Beaucoup d’espèces d’animaux jouent, ce n’est pas un comportement propre à l’humain. Le jeu, ça peut être anecdotique comme c’est le cas de cette corneille amatrice de sports d’hiver, mais ça peut aussi permettre des apprentissages ainsi que des transmissions de comportements.

Il y a même des corneilles au Japon qui se servent de voitures pour casser des noix...

Ça, c’est un exemple rigolo! Ces corneilles lâchent des noix sur les passages cloutés. Quand le feu passe au vert, les voitures écrasent les noix. Et quand il passe au rouge, les corneilles, qui attendaient sagement sur le trottoir, les récupèrent. J’ai observé ce même type de comportement en France.

Comme quoi cervelle d’oiseaux ne rime pas avec idiot!

Cervelle d’oiseaux et mémoire d’éléphants sont deux idées reçues qui servent justement de sous-titre à mon ouvrage. Pour les oiseaux, c’est évidemment faux parce qu’ils sont nombreux à avoir des capacités intellectuelles très développées.

Quid de mémoire d’éléphants?

Là, l’idée reçue s’avère exacte. Les éléphants se souviennent précisément de points de ravitaillement en nourriture ou en eau jusqu’à une distance de plus de 600 km. Ce qui est vital en période de sécheresse. Ils ont également une très bonne mémoire auditive, puisqu’ils peuvent reconnaître rien qu’au son de la voix si des tribus humaines qui vivent dans les environs sont potentiellement dangereuses ou pas.

Les animaux ont plein de choses à nous apprendre, assure la biologiste Emmanuelle Pouydebat.
Les animaux ont plein de choses à nous apprendre, assure la biologiste Emmanuelle Pouydebat.

Et le poisson rouge se souvient-il qu’il a déjà fait précédemment le tour de son bocal?

(Rires) Jean-Marie Bigard fait un sketch sur le poisson rouge, en le faisant passer vraiment pour un animal qui a très peu de mémoire. Mais là aussi, des expériences réalisées sur des poissons rouges montrent qu’ils ont une bonne mémoire spatiale et temporelle. Ils savent par exemple à quel moment actionner un levier, qui ne fonctionne qu’une heure par jour, pour obtenir de la nourriture.

Ce qui est fascinant aussi, c’est la capacité de certains animaux à s’orienter…

Oui, c’est un peu comme s’ils étaient dotés d’un GPS. D’ailleurs, nous ignorons encore beaucoup de choses en la matière. Prenez le pigeon voyageur, il reste une vraie énigme pour les scientifiques. Des chercheurs sont même allés jusqu’à anesthésier les pigeons pendant le voyage aller, à les placer dans des containers, à leur mettre des aimants pour troubler leur capacité à détecter le champ magnétique et, malgré cela, ils ont toujours retrouvé leur chemin.

Il y a encore bien des mystères qui planent autour de ces histoires de navigation et de GPS animal.

Vous évoquiez à l’instant le GPS. L’humain, lui, l’a inventé. Ne sommes-nous pas les rois de l’innovation?

Sur le plan technologique en particulier, nous sommes une espèce phénoménale. Mais nous ne sommes pas les seuls à être capables d’innover. En observant par exemple les capucins sur la durée, j’ai pu constater qu’ils inventaient sans cesse. Un de ces petits singes plaçait une noix sous ma chaussure et me sautait ensuite sur le pied pour la casser. Un autre mettait des bogues dans l’eau pour les ramollir. Un autre encore utilisait la flexibilité des roseaux pour attraper des poissons. Les animaux innovent, il n’y a pas de doute là-dessus.

OK. Nombre d’espèces excellent en innovation, mémorisation, navigation ou utilisation d’outils. Mais qu’en est-il de l’intelligence du cœur, de cette capacité à aider, à aimer, à éprouver des émotions, à faire preuve d’altruisme et d’empathie?

Les humains n’ont pas non plus le monopole du cœur. L’empathie et l’altruisme existent dans le monde animal. Il arrive régulièrement que des femelles gorilles sauvent des enfants tombés dans leur fosse, en les déposant devant la porte d’entrée des soigneurs.

J’aime bien aussi cet exemple d’une femelle bonobo qui a aidé un étourneau assommé à reprendre son envol, alors qu’elle aurait très bien pu le manger.

Que reste-t-il alors de propre à l’humain? La duperie, la tricherie?

Même pas! En termes de duperie et de mensonge, nous sommes assez forts. Mais les animaux savent également tricher et mentir. Si un babouin est poursuivi par son chef parce qu’il a maltraité un petit ou une femelle, il peut très bien s’arrêter et fixer l’horizon pour faire croire qu’il y a un prédateur au loin. Plus impressionnant encore le drongo, un oiseau capable d’imiter près de 45 cris d’alarme différents pour duper ses prédateurs ou juste pour piquer sa proie à un suricate.

A vous entendre, l’humain est un animal comme un autre. Peut-être même moins intelligent que les autres dans la mesure où il ne semble pas capable d’assurer sa propre survie à terme…

Si nous réfléchissons froidement à l’intelligence, en termes d’adaptation et de survie, c’est clair que l’humain a une mainmise sur son environnement qui le conduit à sa perte. En tant que biologiste, je suis consternée de voir le milieu se dégrader si vite avec toutes les disparitions d’espèces qui vont avec. En quarante ans, quasiment la moitié des vertébrés ont disparu. Et malheureusement, nous avons du mal à voir comment l’humain arrivera à stopper cet engrenage dramatique. Il y a presque deux cents ans, le naturaliste Lamarck faisait déjà le même constat: «On dirait que l’homme est destiné à s’exterminer lui-même après avoir rendu le globe inhabitable.» Mais qu’est-ce qu’il dirait aujourd’hui?

J’ai envie de dire que nous sommes en effet les plus stupides…

Textes: © Migros Magazine | Alain Portner

Auteur: Alain Portner

Photographe: Julien Benhamou