Archives
4 mai 2015

En quête de (re)connaissance

Afin de se perfectionner ou de se réinventer, de nombreux adultes choisissent de reprendre le chemin d’une haute école. Une expérience enrichissante et valorisante, mais qui comporte son lot de contraintes.

Anaïs Munier assise à une terrasse avec des livres sur la table photo
Anaïs Munier, ancien professeur dans un collège secondaire, a repris une formation à l’âge de 28 ans.

Ils avaient un métier. Un salaire décent. Parfois même un plan de carrière. Bref, un quotidien rodé, une routine paisible et sécurisante. Pourtant, un jour, ils ont eu un déclic, l’idée d’entamer une nouvelle formation. Anaïs voulait développer ses compétences, Serena se réorienter, Joël aspirait quant à lui à un meilleur niveau de vie. A leur instar, de nombreux adultes s’inscrivent chaque année dans une haute école suisse.

Ceux qui sautent le pas représentent une tendance en hausse, selon les experts. Et cela,

quelles que soient leurs qualifications ou la position hiérarchique qu’ils occupent,

commente Stéphane Jacquemet, spécialiste en formation continue des adultes et chargé d’enseignement à la Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation de l’Université de Genève. Pour survivre dans notre société, dite de la connaissance, beaucoup réalisent qu’il faut absolument consolider leur portefeuille de compétences.»


Le spécialiste observe également une recrudescence des personnes inquiètes de la valeur de leurs papiers. «Ils cherchent une qualification qui octroie un titre valorisant pour leur CV.» Puis il y a ceux qui reprennent des études pour combler une frustration. Celle de ne pas avoir pu suivre un cursus académique à un moment donné de leur vie pour diverses raisons et qui, plus tard, décident de s’y remettre.

Les grands défis

Pour qui tente le coup, le parcours est sinueux. Parsemé de bonheur… et de frustration. Entre les moments de doute et le plaisir d’acquérir de nouvelles connaissances, ces étudiants singuliers doivent concilier le trio: boulot, études et souvent vie de famille. Un vrai défi. «Il y a un paradoxe, explique ainsi Vincent Risse, conseiller en orientation au Service de l’orientation professionnelle et de la formation des adultes de Fribourg.

Les adultes sont plus mûrs et réfléchis qu’un jeune venant de finir le collège.

Pourtant, ils ont des contraintes pratiques – temps, énergie, financement – qui viennent s’immiscer dans leur réflexion. En étudiant la faisabilité, certains renoncent ou revoient leur projet à la baisse.»

Une fois la décision prise, et en plus des préoccupations usuelles inhérentes à tous les étudiants, ces «élèves seniors» doivent faire face à plusieurs challenges. Stéphane Jacquemet en comptabilise trois. «Tout d’abord, il faut remettre le cerveau en marche», dit-il. Se réhabituer à rester une journée assis sur un banc d’école. Prendre des notes. Organiser son travail, ses lectures, etc.» Le deuxième élément est émotionnel. Il s’agit de la confiance en soi.

Certaines personnes paniquent lorsqu’elles rentrent dans une institution telle que l’Université.

Elles ont l’impression d’accéder au temple du savoir et se disent qu’elles n’y arriveront jamais. Alors que lorsque vous sortez du collège, c’est presque normal de continuer sa formation avec ses copains. Sans trop se poser de questions», analyse l’enseignant. Finalement, se pose la question du transfert. Soit le fait d’utiliser ses nouvelles compétences dans le cadre professionnel. «Cela va vraiment dépendre de comment la personne envisage la formation et quel lien elle fait avec son travail et sa vie.»

Tirer profit de ses expériences

Alors oui, reprendre ses études n’est pas un long fleuve tranquille. Mais les avantages «de l’âge» sont nombreux. Parmi eux: le plaisir de s’enrichir intellectuellement dans une discipline pleinement choisie et celui de vivre une expérience sociale enrichissante. Puis il y a la satisfaction de mettre à profit ses nouvelles compétences dans son activité professionnelle. Anaïs, Serena et Joël n’ont en tout cas aucun regret. Ils sortent grandis de l’expérience. Enrichis de nouvelles connaissances. Et de reconnaissance.

TÉMOIGNAGES

«J’avais besoin d’un nouveau défi»

Serena Baehler photo.
L’expérience de Serena Baehler s’est révélée être un atout: elle l’a aidée à gérer le stress des examens, à être proactive et à relativiser.

Serena Baehler, 33 ans.
Formation de base: CFC d’employée de commerce.
Etudes reprises: bachelor et master à la Faculté des lettres de l’Université de Lausanne à l’âge de 27 ans. En cours.

C’est à la bibliothèque de l’Université de Lausanne que nous retrouvons Serena Baehler. Ces temps-ci, elle y passe beaucoup de temps. Elle est effectivement en train de rédiger son mémoire. Celui-ci viendra clore son master en anglais et six années de formation à plein temps. Cette courageuse jeune femme – comme on lui dit souvent – a décidé, en 2009, de quitter son poste confortable d’assistante administrative dans une multinationale pour reprendre des études.

«J’avais besoin d’un nouveau défi. J’aimais mon boulot, mais les tâches devenaient répétitives et je ne voyais pas de perspective d’avenir. J’avais besoin d’un challenge intellectuel et de casser la routine», explique-t-elle. Férue d’histoire et d’anglais, elle décide de s’inscrire à la Faculté des lettres par intérêt et non dans une optique de carrière. Ce changement profond ne s’est pas fait sans quelques sacrifices. «Sauter d’un environnement international aux bancs de l’Uni n’a pas toujours été évident. Financièrement et moralement. Au début, j’ai ressenti un petit décalage avec certains de mes camarades qui avaient un quotidien complètement différent du mien.»

A quelques semaines de la fin, l’étudiante à l’entrain manifeste tire un bilan positif: «Je n’ai aucun regret. J’ai appris des choses passionnantes et connu des gens géniaux. Il faut écouter son instinct. Si c’est une conviction, une idée forte, il faut se lancer!»

«J’avais besoin de comprendre les spécificités culturelles»

Joël Gbegan photo.
Joël Gbegan a failli arrêter deux fois ses études, tant le fait de jongler entre son travail et les cours était périlleux et fatigant.

Joël Gbegan, 42 ans. Formation de base: licence en droit.
Etudes reprises: master en journalisme à l’Université de Neuchâtel à l’âge de 39 ans. Fraîchement achevées.

Quadragénaire et papa d’une petite fille, Joël Gbegan n’en est pas moins un jeune diplômé. Il y a quelques semaines, il a ainsi obtenu un master en journalisme à l’Université de Neuchâtel. Deux ans d’études durant lesquelles le fringant Béninois a réactualisé ses connaissances tout en travaillant comme formateur d’adultes et en s’occupant de sa famille. Il exerçait effectivement le métier de journaliste à la TV dans son pays d’origine. «Lorsque je suis arrivé en Suisse en 2005, je pensais que ma licence
en droit et mon expérience m’ouvriraient des portes. Mais j’ai vite vu que le marché était saturé. Et cela, même pour les Suisses, donc imaginez pour moi», lance-t-il dans un large sourire.

Fort de ce constat, il décide de s’inscrire en 2012 à l’Académie du journalisme et des médias (AJM) dans le but d’obtenir plus facilement un travail une fois sa formation achevée. «En Afrique, l’environnement est différent, les façons de penser aussi. Pour trouver un poste ici, j’avais besoin de comprendre les spécificités culturelles. Et c’est en suivant une formation de formateur d’adultes que j’ai eu le déclic: on apprend beaucoup sur soi, sur ses propres compétences.»

Aujourd’hui, il sort grandi de l’expérience: «J’ai acquis une approche transversale des médias et j’ai beaucoup appris. Mon vécu a été un plus. Je savais exactement ce que je voulais et cela m’a notamment permis d’économiser de l’énergie et de réussir.»

«J’ai pris conscience de mes propres limites»

Anaïs Munier photo.
Les acquis professionnels d’Anaïs Munier lui ont permis d’appréhender différemment la matière. Et d’y prendre plus de plaisir.

Anaïs Munier, 33 ans.Formation de base: bachelor de maître semi-généraliste.Etudes reprises: master en travail social à la Haute Ecole de travail social et de la santé (EESP) de Lausanne à l’âge de 28 ans. Achevées il y a un an.

Lorsqu’elle nous reçoit dans l’école de soutien scolaire qu’elle codirige au centre de Lausanne, Anaïs Munier a le sourire aux lèvres et une énergie communicative. La pétillante trentenaire gère aujourd’hui des projets pédagogiques au sein de cet établissement. Un rêve devenu réalité grâce, notamment, à la formation en travail social qu’elle a reprise à l’âge de 28 ans.

«J’ai travaillé six ans comme professeur dans un collège secondaire. J’aimais mon métier, mais je commençais à m’ennuyer, j’avais besoin de changement. Je voulais être sur le terrain, bosser sur des projets. C’est pour cela que j’ai commencé un master en travail social», explique-t-elle. Durant quatre ans, elle jongle laborieusement entre ses études et deux boulots. Une expérience enrichissante. Mais difficile: «Combiner deux emplois et un master, c’est compliqué. Vous n’avez jamais l’esprit tranquille et très peu de temps pour vous. Mes proches disaient que j’étais devenue un courant d’air.»

Et si c’était à refaire? «C’était une expérience très constructive. J’ai beaucoup appris. J’ai également pris conscience de mes propres limites. Si je devais changer quelque chose, j’étalerais sur davantage d’années. La clé, à mon avis, c’est de bien anti­ciper et prioriser», glisse-t-elle. Avant d’ajouter, pensive: «Il faut préserver son entourage. Lui n’a pas choisi, il n’a donc pas à subir. Cela c’est vraiment important!»

Texte © Migros Magazine – Emily Lugon Moulin

Auteur: Emily Lugon Moulin

Photographe: Matthieu Spohn