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4 mars 2013

En raquettes au clair de lune

Pour savourer le silence et explorer le pays des ombres, rien de tel qu’une rando nocturne. Boucle fantomatique pour mollets aguerris sur les hauteurs de Caux, au-dessus de Montreux.

raquettes à neige la nuit
La nuit se prête aussi aux légendes, que la lune soit pleine, noire ou gibbeuse.
Jean-Marc Falcy, accompagnateur de montagne pour l’agence Nature Escapade.
Jean-Marc Falcy, accompagnateur de montagne pour l’agence Nature Escapade.

A l’heure où l’on ne songe qu’à siroter un bouillon de poule, il faut enfiler moufles et bonnet. Affronter la pénombre et le froid, à 18 heures, pour une randonnée en raquettes au clair de lune tient d’emblée de l’exploit. Mais bon, la balade nocturne risque aussi d’apporter son lot de féerie.

«C’est la région du chevreuil, du chamois et du lynx. Même si on ne le voit pas souvent, celui-ci rôde par là autour», remarque Jean-Marc Falcy, accompagnateur de montagne pour l’agence Nature Escapade, qui mise sur le tourisme durable.

«Une région riche en patrimoine, en nature et en terroir»

Vérification de l’équipement: habits chauds, gants de rechange, lampes frontales et réserve de piles. Pour les raquettes, mieux vaut la version alpine, courte avec une bonne accroche, plus facile à manier dans les pentes. Et éviter les modèles bardés de boucles à cliquet. «Si elles cassent, impossible à réparer. Tandis qu’une lanière, on peut toujours la rafistoler», précise l’habitué. Boisson chaude, un en-cas, un GPS ou un altimètre ne sont pas de trop. Et de préciser:

C’est une erreur de croire que les raquettes ne sont ni dangereuses ni sportives. C’est une vraie activité qu’il faut prendre le temps d’organiser. Je dis toujours qu’il faut s’attendre au meilleur et prévoir le pire.

Qui met encore en garde contre les appareils électroniques, qui sont vite à court de batteries. Mieux vaut une bonne vieille carte qui ne vous lâche pas!

L’itinéraire longe une partie de la ligne de chemin de fer à crémaillère entre Montreux et Les Rochers-de-Naye.
L’itinéraire longe une partie de la ligne de chemin de fer à crémaillère entre Montreux et Les Rochers-de-Naye.

Depuis le Haut-de-Caux, on attaque aussitôt la montée, par un sentier qui longe la crémaillère. «Un train historique de 1892, qui monte jusqu’aux Rochers-de-Naye. C’est une région riche en patrimoine, en nature et en terroir, qui mérite d’être découverte, d’autant qu’on ne songe jamais à venir faire des raquettes par ici», s’exclame le guide. Qui ouvre la voie d’un bon pas. Et profite des dernières lueurs du jour pour débusquer des traces d’animaux dans la neige.

Là, à proximité des chalets, une fouine ou une martre a signé son passage. Plus haut, les empreintes en forme de Y sont la marque caractéristique d’un lièvre sautillant. Et là, les longs rectangles bien alignés sont typiques des pattes du renard. «Mais il ne faut jamais suivre une trace pour surprendre l’animal. La fuite lui cause une telle dépense d’énergie qu’elle peut lui coûter la vie», précise aussitôt Jean-Marc Falcy (lire encadré).

A la hauteur de l’arrêt Crêt-d’Y-Bau, on traverse les voies pour continuer sur la piste de ski. Mais pas de risque de collision à cette heure: dans ce stratus vespéral, rares sont les âmes qui vivent. Tant mieux. Car la montée se fait alors très abrupte et mieux vaut grimper en de longs zigzags plutôt qu’en ligne droite. La vue baisse soudain, le contour des derniers chalets se fait flou, la nuit tombe. Elle tombe ni par-devant, ni par-derrière, ni par en haut, ni par en bas, mais elle vous prend comme un bras et vous enserre. C’est l’heure des lampes frontales.

Un paysage plein de légendes

Arrivés à un poteau signalétique, on suit la direction «Le Paccot» à flanc de coteau par un sentier qui rejoint la voie ferrée. Que l’on peut suivre sans risques à cette heure, sur une quarantaine de mètres, histoire de profiter de la neige bien damée. Puis on bifurque à gauche vers un chalet d’alpage, que l’on devine au loin. L’effort prend fin pour laisser la place au plaisir. Après une heure de sueur perlée, on attaque enfin la descente, rien que la descente. Les raquettes qui s’enfoncent dans la poudreuse rebondissent comme sur des coussins. On nage dans un silence cristallin et moelleux, tout emballé de nuit. Ne vit que le crissement des pas, et les souffles qui montent dans le grésil des lampes.

Boisson chaude et en-cas sont les bienvenus.
Boisson chaude et en-cas sont les bienvenus.

La nuit se prête aussi aux légendes, que la lune soit pleine, noire ou gibbeuse. Et le coin en regorge, du conte du sex que plliau (la pierre qui pleure) aux ruines de Sallauscex dans la vallée voisine, chaque rocher semble renfermer sa tragédie, son histoire d’amour éconduit. Jean-Marc Falcy aime les raconter en regardant les étoiles et en égrenant les constellations qu’il connaît presque par cœur.

Après l’effort... le réconfort!

L’ambiance est différente quand on se promène de nuit. Il y a cette magie, tout est mystérieux. Rien de tel qu’une balade au clair de lune, terminée par une fondue ou une raclette au feu de bois!

Enthousiaste, le guide en connaît un bon bout au rayon des saveurs. Cuisinier dans une autre vie, il aime aussi faire découvrir la région par les papilles: agneau de Jaman, bœuf bio des Avants, fromage à raclette de Jor et de Pontet, le patrimoine culinaire des hauts de Montreux vaut à lui seul le détour et suffit à vous mettre l’estomac dans les raquettes.

On presse soudain le pas. En dessous du chalet d’alpage, on suit une petite combe intacte, frangée de sapins, digne d’un jardin de hobbit. On rejoint un peu plus bas un chemin forestier, qui descend en larges virages, plonge sur un autre chalet d’alpage, dit Les Gresalleys, puis débouche sur la route de Jaman et sa piste de ski de fond. Il suffit de la suivre, quasiment à plat, avec en arrière-plan panoramique les petites lumières des Avants, pour retourner au point de départ. Ne reste alors plus que la savoureuse tâche de choisir son menu: fondue provençale ou fondue au gingembre? Après l’effort, tout fait ventre!

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Laurent de Senarclens