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16 novembre 2014

Deux langues, une seule passion

En Valais, la frontière linguistique, marquée par la Raspille entre Sierre et Salquenen, se franchit en suivant un superbe sentier viticole.

En Valais, la frontière linguistique, marquée par la Raspille entre Sierre et Salquenen, se franchit en suivant un superbe sentier viticole.

Outre-Raspille. Comme on dit outre-Sarine. C’est au franchissement de la frontière linguistique valaisanne qu’invite en effet le sentier viticole reliant Sierre et Salquenen. Mais pas seulement. Les six kilomètres de balade permettent la traversée de quartiers villageois, rappelant le Valais d’autrefois, puis de hauts lieux de culture, comme le fief de Rainer Maria Rilke à Muzot. Avant l’immersion, aux Bernunes, dans un véritable océan de vignes. Pour finir par descendre vers l’imposant site naturel, avec bisse et pyramides, des gorges de la Raspille. Le sentier en outre relie les deux espaces du Musée valaisan de la vigne et du vin à Sierre et Salquenen.

L’un des poèmes de Rainer Maria Rilke, inspiré par les vignobles alentour.
L’un des poèmes de Rainer Maria Rilke, inspiré par les vignobles alentour.
Le Château de Muzot.
Le Château de Muzot.
Les pyramides de la Raspille.
Les pyramides de la Raspille.

En route donc depuis le quartier de Villa, sur les hauts de Sierre, et son château, haut lieu de dégustation – plus de 500 crus issus de tout le vignoble valaisan – et temple de la raclette. Le coteau vigneron entre Sierre, Muraz et Veyras a été exploité depuis le Moyen Age par les habitants du val d’Anniviers, comme ceux des vallées des Dranses s’étaient mis à cultiver les pentes de Fully et les Hérensards les coteaux de Sion. Ajoutant aux trois strates agricoles assurant leur survie – village, mayen et alpage – une quatrième, en plaine. D’où un va-et-vient perpétuel. Les montagnards descendaient dans les vignes de mi-février à mi-avril, pour un cortège de travaux préparatoires: taille, défoncement, fumure, piochage canalisation, reconstruction. En juin et juillet la famille était partagée entre le coteau et la vallée. En septembre retour au village, avant de regagner les vignes en octobre et novembre pour les vendanges.

Villas récentes, raccards et greniers

A force, Sierre finira par perdre sa majorité germanophone, les Anniviards étant de plus en plus nombreux à s’installer définitivement en plaine. A côté des villas récentes en forte expansion, on trouve toujours là quelques granges-écuries et raccards, les fameuses granges à blés sur pilotis. Ou encore les greniers qui servaient à la fois de garde-manger et de coffre-fort puisqu’on y conservait aussi bien le grain, le pain, la viande séchée, les fèves sèches que les habits de fête, les papiers et actes importants, voire la vaisselle en étain, ce qui explique la taille invraisemblable des serrures.

Voici déjà Veyras et le château de Muzot où Rilke habitera de 1921 jusqu’à sa mort en 1926. Le poète allemand découvre d’abord la vallée du Rhône à Genève à travers des peintures représentant des scènes valaisannes. En 1921 donc il arrive à Sierre en compagnie de son amie Baladine Klossowska – la mère du peintre Balthus – et se met en quête d’une demeure. Un mécène de Winterthour, Werner Reinhart, achète la tour moyenâgeuse de Muzot qui avait tapé dans l’œil de Rilke et la met à la disposition de l’écrivain. C’est là que seront achevées les Elégies commencées à Duino. Là aussi que naîtront les Sonnets à Orphée et les poèmes écrits en français, comme Vergers ou les Quatrains valaisans, hommage aux splendeurs naturelles du Vieux Pays. Parmi lesquelles le vin et la vigne tiennent une place forte. «Vigne: chapeau sur la tête/qui invente le vin/Vin: ardente comète/promise pour l’an prochain!»

Un vignoble aux 34 cépages et 17 espèces d’oiseaux

Voilà donc le promeneur mis en condition et en état d’exaltation idéale pour aborder le secteur des Bernunes, où tout n’est plus que ceps, feuilles, murs en pierres sèches, chênaies pubescentes, talus herbeux. Le vignoble dans toute son intensité et sa diversité, avec aussi sa collection de trente-quatre cépages. Sa faune ailée également: le vignoble valaisan abrite dix-sept espèces d’oiseaux. Dont la linotte, qui niche parfois sur les ceps et se nourrit, pas si bête, de graines de mauvaises herbes. Ou le bruant zizi, qu’on se gardera bien de confondre avec le bruant fou. Voire, encore plus rare, l’alouette lulu, qu’on repère «à son chant flûté émis en vol à plusieurs dizaines de mètres de hauteur».

On plongera ensuite dans la forêt vers la Raspille. Un filet d’eau qui sépare deux mondes, à l’ombre de pyramides naturelles, fruit d’un travail intense de l’élément liquide – évaporation, dépôt de calcaire, cimentation, ruissellement, érosion.

Planté de l’autre côté du petit pont, un panneau indique qu’on vient de changer de galaxie: «Wein. Direktverkauf und Degustation». Ne reste qu’à remonter vers Salquenen, bourgade dont chaque maison, chaque enseigne, chaque ruelle indique la vraie nature: viticole. Salquenen, premier village suisse à avoir mis en place un Grand Cru. Le règlement pour obtenir le label passe pour particulièrement féroce. Village aussi dont les habitants se revendiquent volontiers trilingues: germanophones évidemment, francophones ensuite sans trop de problème, mais surtout et d’abord, locuteurs du redouté Walliser Deutsch, dialecte qui laisse même les Alémaniques désemparés. Sans doute le seul endroit au monde où l’on peut tout naturellement s’appeler Hans-Peter Constantin.

© Migros Magazine – Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet