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25 avril 2016

En verre et contre tout

A la fois hors du temps et à la pointe de l’art, Matteo Gonet pratique le métier de souffleur de verre depuis vingt ans. Avec succès, puisque ses pièces s’exportent dans le monde entier. Descente dans son atelier bâlois.

Matteo Gonet en train de travaiiler une pièce de verre.
Chaque geste est exécuté avec précision et concentration

Un quartier industrio-alternatif de Münchenstein (Bâle-Campagne), avec ses artisans, sa ferraille, ses bancs blottis dans des espaces verts improvisés. Une alignée de halles (lien en allemand), un dédale de portes et d’ateliers, reste à trouver la bonne. Celle de la société Glassworks, fondée par Matteo Gonet, souffleur de verre, installé là depuis 2008.

Fragments d'obsidienne sur une table.
Avant d’avoir été subtilement travaillée, l’obsidienne, un minéral d’origine volcanique, revêt un aspect plutôt massif.

Halle 10, bingo! L’atelier est là, immense, bruyant, avec sa haute verrière, des machines partout, des établis. Ça claque, ça polit, ça tourne, ça chauffe. Voilà donc l’antre du jeune homme, le lieu homérique et poussiéreux, où s’élabore la beauté des obsidiennes et des opalines. «C’est super rangé, en fait, même si on n’a pas l’impression, rigole Matteo Gonet. On vient de terminer beaucoup de pièces pour un salon qui se tenait à Milan.»

Dans un coin, plusieurs fours de fusion, dont l’un est allumé sept jours sur sept, une sorte de monstre vrombissant qui ne dort jamais. Derrière la petite porte coulissante, l’incandescence orange à 1160 degrés.

On organise les projets pour qu’il y ait toujours une production à chaud.»

Une des perles au sortir du four.
Une des perles qui constitueront une sculpture commandée par Chanel pour une de ses boutiques.

Deux de ses collaborateurs, Julie Franca et Samuel Clemençon, s’activent justement autour de la bête. Bras nus, muscles saillants, la jeune femme manie la lourde canne, tout en modelant délicatement un globe de verre rouge. «Ce sont de grosses perles qui feront partie d’une sculpture de treize mètres de haut. Un immense collier prévu pour une boutique Chanel à Barcelone», explique Matteo Gonet.

Un artisanat fidèle à lui-même

Un moule en bois
La confection des moules en bois demande un savoir-faire qui se raréfie.

Verre soufflé, coulé, facettage, sablage, autant de techniques de travail «à l’ancienne», dans le respect de la tradition. «A part le combustible, le métier n’a pas évolué depuis deux mille ans. C’est plutôt une activité masculine, assez rude, qui demande une grande quantité d’énergie et de force pour manier canne et ferret.» Les outils semblent en effet d’un autre âge: compas d’épaisseur joliment incurvé, pinces, ciseaux pour la découpe du verre chaud, mailloche pour le moulage. Autant de pièces fabriquées sur mesure, à la main, en Italie.

On utilise aussi des moules en bois frais, pour obtenir des objets précis, en révolution. Mais jusqu’à quand? Ceux qui les fabriquent sont tous au bord de la retraite»,

s’inquiète Matteo Gonet.

L'équipe en train de travailler.
Le succès de Glassworks repose aussi sur le travail d’équipe.

L’atelier Glassworks est à la fois un lieu d’expérimentation et de production qui collabore étroitement avec des designers, des architectes et des artistes contemporains. «On est sur vingt à trente projets en même temps, qui vont d’une semaine à trois mois de fabrication. Et 80% de nos pièces partent à l’étranger», explique le maître des lieux.

Pour la plupart, ce sont des réalisations monumentales au prestige flamboyant, comme ces lustres du designer Mathieu Lehanneur qui électrisent les casinos de Las Vegas. Ou ces perles tapissées de feuilles d’or qui ondulent aujourd’hui dans les fontaines de Versailles: quelque deux mille pièces enfilées sur des structures de métal, pour des arabesques inspirées par les pas de danse de Louis XIV.

Il faudrait encore parler de la mosaïque en verre du palace Waldhaus à Sils Maria ou du toit du Crédit Suisse à Genève... Les exemples lumineux ne manquent pas. En ce moment, la petite équipe de Glassworks, huit personnes en tout, s’active autour d’une grande verrière pour un hôtel de Bruxelles, et d’un projet de blocs d’obsidienne facettées – sept tonnes patientent dans les caisses – pour le Musée des civilisations de l'Europe et de la Méditerranée à Marseille…

Se frotter à toutes les facettes du métier

On s’en doute. Matteo Gonet, 37 ans, est un peu l’homme à tout faire, qui organise le travail, expérimente, teste les matières, visite les lieux, s’occupe aussi de l’administratif, devis et tracasseries aux frontières. Mais le jeune homme au regard concentré, tenue décontractée, n’a pas délaissé la pratique pour autant.

Au contraire, il garde un contact très étroit avec le verre, qu’il travaille tous les matins aux petites heures. «Je viens tous les jours à 7 heures, quand il fait encore frais.

Ça demande une pratique quotidienne pour garder le feeling, la fluidité des gestes. C’est comme de jouer d’un instrument de musique, il faut s’entraîner régulièrement.»

De l’enfance, internat à Champittet, il garde l’ennui de l’école, un père parti trop tôt, une adolescence baignée de romantisme et des livres de Hermann Hesse. «Je recherchais un métier artisanal de compagnonnage qui me ferait voyager.» C’est de cette «réflexion de 15 ans» qu’il quitte tout et se retrouve sur les routes de Bavière, de Bohême et de Murano, entre autres, traversant les ateliers de verriers, «univers un peu macho, assez durs, où l’on commence dans la sueur à 4 heures du matin», qui l’ont fasciné.

Une pièce et une brosse de travail sur une table.
Une pièce semble attendre un dernier coup de brosse avant de se pouvoir se présenter fièrement à son public exigeant.

Quand il empoigne le ferret, le plonge dans la gueule brûlante du four et en ressort un lumignon, le geste est précis, presque amoureux, subtil alliage de force et de délicatesse. Le verre noir devient rouge avant de s’éteindre, prend la forme qu’on veut bien lui donner. «J’aime le verre parce que je le connais. Mais j’aurais tout aussi bien pu travailler d’autres matériaux comme la pierre, le bois ou le métal, qui s’inscrivent dans un contexte historique.

J’ai un rapport plus instinctif qu’intellectuel avec la matière. Ce qui m’intéresse, c’est un processus.»

Un engagement absolu

Un processus qu’il explore aussi de par ses créations personnelles. Comme ce visage pixelisé, tiré d’une image de réfugiés, qu’il essaie de reproduire avec une mosaïque de verre opaque. Mais pas de message urgent à délivrer: «Mon activité est créative, je ne suis pas frustré. Grâce à la relation agréable avec mes clients, j’ai déjà la sensation de liberté.

Je suis davantage quelqu’un d’atelier et de projets plutôt que de vernissage.»

Matteo Gonet pose avec une de ses créations.
La passion de Matteo Gonet pour le verre est bien loin de s’essouffler.

Alors, viable, le métier de maître verrier? «J’ai encore trente années de travail, tout va bien. Oui, on peut être heureux comme souffleur de verre au XXIe siècle!» Et totalement dévoué à son art. A la manière des compagnons du Moyen Age dont le métier était aussi un art de vivre, à la fois humble et exigeant. «A part ma famille, mes deux enfants, je n’ai aucun hobby. Je ne prends que deux semaines de vacances par année, pendant lesquelles nous nous offrons un grand voyage, en Birmanie, en Islande ou au Japon. C’est un sacerdoce, ce métier, une démarche entière, comme on travaillait dans le passé. Si je pouvais, je viendrais à l’atelier toute l’année!», dit-il en souriant.

En vidéo: le façonnage du verre massif

Texte: © Migros Magazine – Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Christian Aeberhard