Archives
1 octobre 2012

Energie verte: le produit d’avenir des paysans suisses

Les agriculteurs helvétiques pourraient produire autant d’électricité que le barrage de la Grande-Dixence d’ici à 2030. C’est le but visé par la plateforme AgroCleanTech qui s’implique au niveau national. Visite de deux exploitations pionnières en la matière.

Les installations de biogaz
Les installations de biogaz fabriquent de l’électricité et de la chaleur
 à partir d’excréments d’animaux et de déchets verts.

Et si on remplaçait les centrales nucléaires par des vaches ou des cochons? Les barres d’uranium par des excréments d’animaux et des déchets verts? Si l’idée peut faire sourire, le rôle des paysans sera pourtant décisif pour que la Suisse puisse sortir du nucléaire. Sûres du potentiel de l’agriculture dans les énergies renouvelables, l’Union suisse des paysans, l’Association suisse pour le développement de l’agriculture et de l’espace rural et l’Association des exploitants d’installations de biogaz agricole ont créé la plateforme AgroCleanTech. Des objectifs précis ont été définis pour 2030: installations de biogaz, panneaux solaires, éoliennes et géothermie sur les exploitations agricoles devront permettre la production annuelle de 2100 GWh. Soit les deux tiers de la production annuelle de la centrale nucléaire de Mühleberg.

De l’électricité mais également de la chaleur

A cela s’ajoutent certains aménagements qui permettront aussi une meilleure récupération de la chaleur, comme un nouveau système qui permet de capter l’énergie dégagée lors du refroidissement du lait. AgroCleanTech veut promouvoir également l’isolation des bâtiments afin de limiter les pertes d’énergie. Au total, il serait ainsi possible de produire 1300 GWh de chaleur supplémentaire par année qui serviraient à alimenter en chauffage et en eau chaude des bâtiments.

Le biogaz est déjà produit dans 50 fermes. - Samuel Imboden, agriculteur

Un agriculteur alémanique était un des premiers à se lancer dans ce nouveau filon. Samuel Imboden de Busslingen (AG) a construit avec trois autres agriculteurs une installation de biogaz agricole en 2005 déjà. L’infrastructure est alimentée non seulement par les déjections des vaches et cochons de la propriété, mais également par les déchets verts de ses propres vergers ainsi que d’autres matières biodégradables, les cosubstrats, achetés aux industries agroalimentaires. «Ce n’est pas toujours évident de se fournir en ce matériau, pourtant très efficace pour fabriquer de l’énergie, regrette Samuel Imboden. Il existe déjà une certaine concurrence sur ce marché. Environ cinquante fermes en Suisse fabriquent du biogaz.»

Martin Rufer et Samuel Imboden
Martin Rufer d’AgroCleanTech visite l’exploitation de Samuel Imboden à Busslingen (AG).

Tous ces produits sont mélangés dans une grande fosse puis acheminés vers ce qu’on nomme un digesteur. Chauffées à 42 degrés, les matières laissent ainsi échapper le méthane qu’elles contiennent. Ce gaz est ensuite injecté dans un moteur qui entraîne une grande génératrice. C’est ainsi que tous ces déchets sont finalement transformés en électricité. Même si le moteur rejette du CO2 dans l’atmosphère, le bilan final est excellent! Le méthane provoque un effet de serre vingt-trois fois supérieur à celui du CO2. En laissant ces matériaux se décomposer à l’air libre, c’est ce gaz, et non du dioxyde de carbone, qui s’échapperait dans l’atmosphère.

Un investissement amorti en une vingtaine d’années

La production annuelle de la centrale est de 700 000 kWh. «Pas moins de 7% de cette électricité permet d’approvisionner toutes nos installations, explique le jeune agriculteur. Le reste est vendu grâce à un système des certificats qui attestent de la réduction des émissions de CO2. Ces parts sont achetées par des entreprises qui compensent ainsi leurs propres émissions de gaz à effet de serre.»

Et la chaleur dégagée par la centrale est également récupérée. «L’installation suffit à chauffer tous les bâtiments de l’exploitation agricole. Elle permet également de sécher le foin en été et de pasteuriser le jus de pomme l’automne.» Le coût total du projet avoisine les 1,1 million. Comme pour toute installation de ce type, il faudra environ vingt ans pour l’amortir.

Des agriculteurs romands s’y mettent aussi

De l’autre côté de la Sarine, les agriculteurs ont mis un peu plus de temps avant de se lancer. C’est encore l’odeur du neuf qui domine dans la toute nouvelle installation de biogaz agricole de Gérard Veuve à Chézard-Saint-Martin, inaugurée à la fin de l’année dernière. «Avant de me lancer dans la construction d’une porcherie, j’ai visité plusieurs exploitations pour me donner quelques idées, raconte Gérard Veuve. L’une d’entre elles, à Puidoux (VD), était déjà équipée en 1990 d’une centrale de ce type. J’ai été impressionné! Lorsque mon fils m’a confirmé son intention de travailler sur l’exploitation, je me suis lancé.»

Une installation qui profite aux agriculteurs de la région

La centrale de biogaz appartient à 55% à l’agriculteur et à 45% au Groupe E, le distributeur d’électricité pour les cantons de Neuchâtel et de Fribourg. Elle est alimentée en purin par la porcherie de la famille Veuve mais également par d’autres fermes de la région. «Les agriculteurs amènent gratuitement leur purin, puis le récupèrent à la fin du cycle pour le répandre sur leurs champs, poursuit Gérard Veuve. C’est un gain pour eux! Le purin en ressort de meilleure qualité: il ne brûle plus les plantes, est purifié par rapport à certaines maladies et la totalité des semences de mauvaises herbes qu’il pouvait contenir sont détruites.» A cela s’ajoutent environ 20% de cosubstrats solides, bien plus faciles à obtenir ici que dans le canton d’Argovie. «Heureusement, nous ne souffrons pas encore de concurrence dans la région. Nous pouvons à l’inverse exiger une petite taxe à nos fournisseurs pour détruire ces déchets.»

Le purin qui en ressort est purifié. - Gérard Veuve, agriculteur

Sur le pan de toit de la centrale, 520 m2 de panneaux solaires complètent l’installation. Ils appartiennent eux à 100% au Groupe E. Leur production moyenne annuelle se monte à 72 000 kWh, l’équivalent de la consommation en électricité de vingt ménages. L’installation de biogaz a elle un rendement annuel de 820 000 kWh. C’est environ onze fois plus que les panneaux solaires

Ici aussi, la chaleur fabriquée par la centrale permet d’approvisionner toute l’exploitation. Mais pas seulement. Par de longs tuyaux, elle est acheminée jusqu’à Evologia, le centre nature du canton de Neuchâtel à quelques centaines de mètres de là. Un bel exemple pour les jeunes agriculteurs neuchâtelois formés dans ces mêmes lieux.

L' installation à biogaz de Gérard Veuve et son fils Karim.
L' installation à biogaz à Chézard-Saint-Martin de Gérard Veuve et son fils Karim.
Des panneaux solaires sur le toit de la nouvelle centrale électrique de la famille Veuve.
Des panneaux solaires appartenant au Groupe E ont été installés sur le toit de la nouvelle centrale électrique de la famille Veuve.

Auteur: Alexandre Willemin

Photographe: Matthieu Spohn