Archives
16 mars 2015

Enfer dans le préau

Harcèlement, mobbing, bullying. Autant de mots pour décrire la violence verbale et physique qui se joue parfois entre élèves. Un phénomène qui prend de l’ampleur à cause des réseaux sociaux. La fin d’un tabou?

Le harcèlement à l'école photo
Le mobbing à l'école, un fléau qui n'est plus passé sous silence.

Il y a eu ces cas tragiques en France. Mattéo, 13 ans, poussé au suicide parce qu’il en avait marre qu’on se moque de ses cheveux roux. Et puis, Marion, même âge, qui s’est pendue après avoir été harcelée par ses camarades. «Va te pendre», «sale pute», «tu ne sers à rien»... Le harcèlement, c’est ça: des mots qui lynchent, répétés souvent sur plusieurs mois, voire des années, des coups aussi dans certains cas. Une relation asymétrique entre un ou plusieurs agresseurs et une victime. Qui pousse parfois le souffre-douleur au geste fatal.

En Suisse aussi, on en parle de plus en plus. Des enquêtes genevoises et valaisannes, qui ont porté respectivement sur 3000 et 4000 élèves, arrivent à la même estimation: 5 à 10% des jeunes sont harcelés dans le cadre de l’école obligatoire. Ce qui représente quand même, en extrapolant, quelque 70500 élèves chaque année, qui seraient victimes de violences verbales ou physiques. Un taux légèrement inférieur aux statistiques françaises qui parlent de 15% des enfants du primaire. Tous ces chiffres sont évidemment à nuancer, mais sans doute en deçà de la réalité, puisque cette violence invisible n’est pas toujours portée à la connaissance des institutions.

Certains élèves harcelés voient leurs notes chuter dessin.
Certains élèves harcelés voient leurs notes chuter.

Pas vraiment de profil type

Le profil de l’enfant harcelé? Il n’en existe pas vraiment. Peut-être un enfant qui se défend un peu moins bien que les autres, souvent des aînés de fratrie, d’après Emmanuelle Piquet. La psychologue française, auteure de l’ouvrage Te laisse pas faire! (Ed. Payot, 2014), avance que «les aînés ont souvent fait un apprentissage fort trompeur, celui de l’amour inconditionnel de leurs parents et pensent légitimement que la cour de récréation va être aussi enveloppante.» Le harceleur? La plupart du temps, un enfant qui a été harcelé au préalable (60% des agresseurs sont également victimes du harcèlement sur les réseaux sociaux, d’après la psychologue) et qui cherche à asseoir sa popularité en mobbant un plus faible.

La faute à Facebook?

En fait, il y a toujours une (mauvaise) raison de s’en prendre à un camarade. Couleur de cheveux, tour de taille, style vestimentaire, tout peut être sujet à moquerie. Une forme de violence qui toucherait davantage les garçons que les filles. De même on retrouverait davantage de garçons (21,3%) que de filles (9,9%) parmi les auteurs de harcèlement (enquête nationale Health behaviour in school-aged children 2010 auprès de 714 classes suisses).

Mais quoi, le phénomène aurait-il pris de l’ampleur? Certains cantons ont pris des mesures pour parer au pire dans les établissements scolaires. Vaud travaille justement à ce délicat dossier et Genève a mis sur pied un protocole d’intervention ainsi qu’une formation à destination de tous les adultes des établissements scolaires, du concierge à l’équipe enseignante. «En fait, le problème n’est pas nouveau, mais les études montrent désormais que le harcèlement a un impact direct sur la réussite scolaire des élèves, sur leur santé physique et psychique ou sur le taux d’absentéisme», souligne May Piaget, responsable du groupe Climat scolaire à la direction générale de l’Office de l’enfance et de la jeunesse à Genève.

Un élève harcelé est isolé du groupe, spécialement lors des cours de gymnastique dessin.
Un élève harcelé est isolé du groupe, spécialement lors des cours de gymnastique.

Même s’il n’y a rien de neuf depuis La guerre des boutons, quelque chose a changé: le seuil de tolérance, ainsi que les moyens utilisés. Facebook, Instagram, WhatsApp donnent une autre ampleur à des disputes qui, avant, se réglaient entre pairs dans le préau. Du coup, les atteintes à l’image sont plus fortes au vu de la vitesse de diffusion des réseaux sociaux. Alors, la faute à Facebook? «Non, le cyber-harcèlement n’est souvent que le prolongement de ce qui se passe dans la vie réelle des élèves. En donnant une ampleur qui va bien au-delà de la cour d’école, les réseaux sociaux ont au moins le mérite de briser l’omerta autour du harcèlement», conclut May Piaget.

Avec le clip Maux d'enfants, Patrick Bruel s'engage contre le cyberharcèlement aux côtés de l'association e-Enfance. (Source: Youtube)

Témoignages

«Déménager était la seule option»

Maman à Monthey, trois enfants, dont Gaëlle*, 13 ans

«C’est à 11 ans que ma fille a commencé à rentrer en pleurs de l’école. Jour après jour, on l’a vue dépérir.» Maux de ventre, diarrhées inexpliquées. Et puis, Gaëlle, qui était pourtant bonne élève, a vu ses notes chuter. Elle a alors parlé de ce qui se passait à l’école: trois garçons n’arrêtaient pas de l’embêter. Insultes quotidiennes, moqueries, on critiquait ses origines françaises. Ensuite on lui a cassé sa plume, pris son portable, les bousculades sont devenues des injures, «sale pute».

Entrevue avec la prof et les parents des trois garçons concernés. Aucun résultat, juste l’impuissance des uns et le déni des autres. «J’aurais souhaité qu’on la change de classe ou d’école. On nous a dit que ce n’était pas possible, que ce qui se passait entre les cours ou à la récréation n’était pas vraiment du ressort de l’école.»

Mais quand Gaëlle a commencé à parler de suicide, ses parents ont décidé de partir. «On a fait des sacrifices pour le bonheur de notre fille. Déménager était la seule option.» La famille s’est installée en Valais, Gaëlle a retrouvé une vie sociale et le plaisir d’aller en classe. Mais l’amertume demeure: «Il n’y a pas eu assez de sanctions: on identifie les fauteurs de trouble, mais on les laisse en place.»

«Seuls mes poings m’ont sauvé»

Laurent*, 23 ans, Fribourg

Depuis son enfance, Laurent ressemble à une force de la nature. Mais à 9 ans, alors qu'il débarque en milieu d’année scolaire du canton de Vaud dans un petit collège de la Glâne fribourgeoise, Laurent reste désemparé lorsqu’il est pris en grippe par une bonne partie de sa nouvelle classe. «Ils m’ont traité d’étranger et de gros con dès la première matinée.»

Ni le professeur de classe ni des parents auxquels Laurent ne se confie pas ne peuvent empêcher les mauvaises blagues sur sa petite surcharge pondérale, les bousculades et les insultes.

Laurent continue d’être la tête de Turc en 4e et en 5e années de primaire, s’inventant des maladies pour aller le moins souvent possible à l’école.

Il faudra attendre le passage chez les «grands» du cycle d’orientation pour que le harcèlement cesse. Par lassitude de ses harceleurs? «Non, en me battant. Des dizaines et des dizaines de fois. De plus en plus violemment. J’avais pris confiance en ma force et sans autre solution, je tapais. Petit à petit j’ai cessé d’être leur victime.» Avec le recul, Laurent parvient-il à comprendre l’origine de cette longue période d’enfer scolaire? «Je ne crois pas être arrivé en victime. J’étais juste suffisamment différent pour constituer la cible idéale.»

«Je n’arrive pas à oublier ni à pardonner»

Maman à Lausanne, deux enfants, dont Mathilde*, 16 ans

«Ça a commencé en primaire. Ma fille aînée, qui avait alors 9 ans, est devenue agressive, s’énervait au moment des devoirs, cassait ses crayons. Je pensais que c’était une mauvaise passe.» Mais les troubles se sont amplifiés: perte d’appétit et de sommeil, cernes noirs. C’est là que Mathilde a avoué que ça n’allait pas avec les copines: «Elle se faisait encercler à la récré, traiter de connasse.» Chaque jour, des petites vexations, jamais invitée à un anniversaire, jamais choisie dans les équipes à la gym. «Elle rentrait à la maison, prenait son doudou et se mettait en position fœtale. C’est du mobbing d’enfant!»

Entrevue avec la prof et les parents concernés, qui ne débouche sur rien. L’école propose de changer Mathilde d’établissement. «Mais pourquoi déplacer la victime alors que les autres ne sont même pas punies?» Les problèmes ont continué au collège, sous la houlette des mêmes meneuses. Quand Mathilde est tombée malade, une fièvre inexpliquée de plusieurs jours, ses parents décident de la changer d’école. «Ça a pris trois ans pour qu’elle revive normalement. Encore aujourd’hui elle est terrorisée à l’idée de recroiser ses anciennes camarades. Je n’arrive pas à oublier ni à pardonner.»

«J’ai dû fermer mon compte Facebook»

Anna *, 16 ans, Mont-sur-Lausanne

«A 10 ans, je me suis retrouvée avec des copines qui s’habillaient pareil, en minijupes, alors que je mettais des gros pulls. Elles m’ont prise en grippe.» Racket d’argent de poche, insultes, gifles. Qui ont continué à travers les années. «Mais je n’en parlais pas à mes parents.» Et puis, les injures ont commencé à pleuvoir sur sa page Facebook. «Elles me traitaient de boudin. Et mettaient des photos trafiquées de moi sur les réseaux sociaux. J’ai fermé mon compte.»

L’école devient une phobie pour Anna. «Je me mutilais, je me faisais vomir, je ne savais plus pourquoi je vivais. Les enfants qui se sont suicidés, ça aurait pu être moi.» Un état qui alerte sa mère. Après discussion avec les profs, on lui propose un suivi psychologique et un cours de théâtre. «Ça m’a aidée d’écrire, de raconter mes émotions.»

Deux des harceleuses, qui suivaient aussi ce cours, arrêtent de l’embêter. Mais pas la meneuse qui mandate un garçon. «Il m’envoyait des photos de couteau en me disant que j’allais payer. Un jour, il m’a attendu devant chez moi, où il m’a fait tomber sur le dos.» C’est la goutte de trop: l’enseignante l’encourage à déposer plainte. Tout s’est arrêté. Anna suit une formation pour travailler un jour avec les enfants en difficulté.

«On a vécu cinq ans d’enfer!»

Maman à Echallens, deux enfants, dont Colette*, 12 ans

«J’ai toujours appris à mes enfants la tolérance. Mais l’école, c’est la jungle. Maintenant je les encourage à savoir se défendre», lâche cette maman de deux enfants, dont la fille aînée a été harcelée dès l’école enfantine. Toujours par la même camarade. Qui l’isolait, montait tout le monde contre elle, avec un crescendo dans la violence. «Je la voyais s’éteindre, perdre le sommeil, l’appétit, se voûter le dimanche soir à l’idée de retourner à l’école le lendemain.»

Railleries, insultes, coups, claques. Humiliations et moqueries à la gym, sans que jamais quelqu’un ne prenne sa défense. Colette rentrait avec des pantalons troués, des vestes déchirées, des touffes de cheveux en moins. Beaucoup de choses se passaient à l’arrêt de bus ou dans la cour d’école, où l’on n’hésitait pas à vider son sac dans les flaques d’eau. «Les enseignants ne voyaient rien ou ne voulaient rien voir, minimisaient ces histoires, disant que c’étaient des affaires de gamines.»

L’institution propose à Colette de changer d’école, mais ses parents refusent – «C’est injuste, pourquoi est-ce à la victime de s’en aller?» – et préfèrent inscrire leur fille à un cours d’autodéfense. Histoire de lui redonner confiance en elle. Mais ça n’a pas réglé le problème. Un jour, du haut de ses 10 ans, elle a lâché qu’elle préférait mourir que d’aller à l’école.

«On se sent démuni face à ça en tant que parent. On ne sait plus ce qu’il faut faire. On a vécu cinq ans d’enfer!» Cette maman décide alors de prendre à part la harceleuse et de lui dire entre quatre yeux d’arrêter, la menaçant à son tour de lui taper dessus. «Je ne suis pas fière de ce que j’ai fait ce jour-là. Mais depuis cette entrevue, ça s’est arrêté.»

* tous les prénoms sont fictifs

Auteur: Patricia Brambilla, Pierre Léderrey

Photographe: Corina Vögele (illustration)