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13 août 2012

«Enseigner, une victoire sur la bêtise»

Directeur général de l’enseignement obligatoire vaudois, Alain Bouquet plaide pour une école «ni molle ni cassante, mais juste et exigeante». Et un «retour au bon sens, au travail, à l’effort».

Portrait d'Alain Bouquet dans la verdure
Après avoir été 
enseignant 
et directeur 
d’établissements, Alain Bouquet 
est à la tête 
de l’enseignement obligatoire du 
canton de Vaud depuis 2011.

L’école vaudoise a mauvaise réputation et ne brille guère dans les enquêtes PISA. A qui la faute?

Il est légitime de remettre en question certaines méthodes pédagogiques. Mais il faut mentionner aussi la composition socioculturelle des cantons qui fait qu’il est sans doute plus facile d’avoir des résultats en Valais ou à Fribourg, où la mobilité sociale et les brassages sont moindres. Les bons résultats de ces cantons sont aussi liés à un respect plus traditionnel de l’école, de l’enseignant et de l’autorité. Le nombre de recours en proportion y est plus faible.

Le «modernisme», le «pédagogisme» de l’école vaudoise n’est pas en cause selon vous?

Il ne faut pas se voiler la face. L’idée que l’élève est capable de s’approprier facilement toute règle de grammaire, tout processus mathématique, par lui-même, en le découvrant sans beaucoup d’effort et sans que le maître soit présent pour remettre l’ouvrage sur le métier, est une idée noble, mais clairement trop ambitieuse pour certains élèves. Il y a eu une pédagogie qui était de l’ordre de l’intellect. Aujourd’hui, nous essayons de revenir à des choses simples. On remet des notes, on valorise la prise en compte individuelle de l’élève. Pour une école finalement plus en phase avec la société globale, avec le monde économique, le monde des patrons, le monde du bon sens.

Etre le détenteur de l’autorité s’avère plus difficile qu’avant.

Ce retour «au bon sens», vous avez l’impression qu’il est partagé par tous les acteurs?

La nouvelle loi scolaire vaudoise, la Leo, stipule que l’école doit offrir «à tous les élèves de meilleures possibilités de développement, d’intégration et d’apprentissage, notamment par le travail et l’effort». Vous rendez-vous compte de ce que ça signifie comme virage, de mettre dans une loi des notions comme le travail et l’effort? Certains, évidemment, ont dit, ça y est, on revient à des valeurs quasi pétainistes. Alors qu’il s’agit de valeurs humanistes, à la fois anciennes et progressistes qui ont forgé la société d’aujourd’hui – valeurs judéo-chrétiennes, ou peu importe comme on les appelle – les valeurs du travail et de l’effort qui paient. Et cela au service de deux ambitions: la performance scolaire et l’égalité des chances.

Comment expliquer l’augmentation des recours que vous évoquiez tout à l’heure?

Probablement par le juridisme dans lequel nous vivons, avec de plus en plus de gens qui contestent les décisions d’une autorité quelle qu’elle soit – les recours contre la police ont aussi beaucoup augmenté. Peut-être parce que les gens ont de plus en plus de protection juridique, ce qui leur donne l’impression de pouvoir ferrailler pour un oui ou pour un non. Cette année, nous avons connu néanmoins un tassement des recours mais les sept dernières, leur nombre, c’est vrai, a doublé. Parallèlement, le nombre des plaintes admises a diminué de moitié. Cela veut dire à la fois que les recours sont moins fondés et aussi que les enseignants et les directeurs font bien leur travail.

Dans le canton de Vaud, la scolarité obligatoire commence à 6 ans révolus. (Photo: Stefan Pangritz/fotofinder)
Dans le canton de Vaud, la scolarité obligatoire commence à 6 ans révolus. (Photo: Stefan Pangritz/fotofinder)

Pourquoi les relations entre les parents et l’école se sont-elles dégradées à ce point?

Ce qui a changé fondamentalement, c’est le fait que longtemps les parents et l’école réalisaient l’union sacrée. Quand on faisait «les bougres» à l’école, nos parents ne prenaient pas notre défense. Maintenant, nous sommes dans une société où les décisions sont beaucoup plus contestées. Il peut être positif certes que l’enfant ou l’ado apprennent à défendre leurs droits. Mais il y a des choses qui doivent se régler entre adultes, plutôt que de faire la triangulation et d’impliquer le môme. Ce qui me frappe, ce sont les cas, notamment lors de divorce, où le père et la mère ne s’entendent pas très bien avec l’ado et se servent alors d’un élément scolaire pour se rapprocher de lui, moi je t’aime, je suis avec toi, on va contester cette décision. Je trouve que c’est un mauvais message. D’une manière générale, être le détenteur de l’autorité s’avère plus difficile qu’avant.

Enseignant, une profession alors que vous déconseilleriez aujourd’hui?

Au contraire, c’est un métier génial. Le déclic, quand vous sentez que l’élève a compris, ou qu’il est tout près de comprendre, c’est une sacrée victoire. Pas de l’un sur l’autre mais sur la bêtise. C’est une victoire de l’intelligence. Un moment que j’aimais beaucoup comme directeur d’établissement, c’étaient les cérémonies de promotion. Sur scène, d’une main vous donnez le titre, de l’autre vous serrez la main du récipiendaire. Les choses ne se passent ni dans le titre que vous remettez ni dans la poignée de mains, mais dans les yeux. La fierté du môme...

On demande de plus en plus à l’école d’avoir des tâches éducatives.

Pourtant c’est un métier qui ne fait plus beaucoup rêver, semble-t-il...

On demande de plus en plus à l’école d’avoir des tâches éducatives dans toutes sortes de domaines. Nous faisons de la prévention tous azimuts. Contre la drogue, les conflits, la violence, les délits. Prévention routière, sexuelle, informatique et même maintenant contre le petit crédit, tout ça pris sur le temps de l’école. Ajoutez la lutte contre le plagiat via internet, qui nécessite le recours, au gymnase, à des programmes spéciaux de détection, et vous comprendrez qu’un certain nombre de maîtres se disent mais je suis où là-dedans, moi? Eux qui avaient choisi ce métier en pensant que le job, c’était d’être dans la classe face à un groupe d’élèves, de transmettre des connaissances, des savoirs, développer des compétences.

Le métier s’est aussi beaucoup féminisé. Trop?

C’est un sujet délicat. En primaire, neuf enseignants sur dix sont des femmes, en raison surtout des possibilités de temps partiel qu’offre la profession. On pourrait dire qu’il serait bien que les élèves aient affaire aux représentants des deux sexes, surtout à l’heure des familles éclatées, où les enfants se retrouvent souvent avec la maman. Qu’il serait judicieux qu’ils soient de temps en temps confrontés à une autorité masculine. Mais quand on dit cela, on vous reproche vite de vouloir de nouveau confiner les femmes dans les tâches ménagères. Ce que je dis simplement, c’est que l’école doit être représentative de la société. Il ne faudrait pas qu’elle passe d’un bastion qui était beaucoup trop masculin pendant des générations à un bastion complètement déséquilibré de l’autre côté.

Qu’en est-il de la violence, du racket?

Dans certains quotidiens, on aime bien parler de ce qui se passe dans la cour de récré. Insister sur l’intimidation, la triche, l’erreur du maître. Les chiffres ne montrent pourtant pas un accroissement de ces phénomènes.

L’école a-t-elle les moyens, comme on le lui demande, d’être le principal moteur de l’intégration des populations étrangères?

Pour s’intégrer, il est important que ces élèves aient à la fois un lieu de vie scolaire où ils se frottent avec le langage des livres, du maître, des copains, et des cours de français spécifiquement pour eux. Je trouve normal par exemple qu’en arts visuels, travaux manuels, gym, mais aussi en géographie, en histoire, ces élèves soient avec leurs camarades. Les classes d’accueil nécessitent, elles, des effectifs adaptés – une demi-classe, par exemple, parce que pour un maître, ce type d’élève consomme deux fois plus d’énergie. Il importe aussi que les communautés étrangères soient reconnues dans leurs spécificités. Plus le lien est fort à l’intérieur de la communauté, plus il est facile de tendre des ponts, d’instaurer des liens avec nous, avec le reste de la société.

«Harmos? Avec vingt-six ministres de la formation, l’harmonisation n’est pas évidente à trouver.»
«Harmos? Avec vingt-six ministres de la formation, l’harmonisation n’est pas évidente à trouver.»

Qu’en est-il de la résistance de certaines communautés à des types d’activités spécifiques, comme la natation?

On focalise souvent sur la gym ou la natation mais dans certaines familles, certaines cultures religieuses ou sociales, le camp par exemple n’est pas non plus toujours bien vu. Il n’est pas toujours simple de convaincre les parents qu’il est bien pour leur fils, leur fille de participer à un camp, que c’est cinq jours, quatre nuits, qu’il ne va rien se passer, que ce n’est pas un danger, que leurs enfants ne vont pas revenir avec des jeans troués, la tête ailleurs après avoir fumé du shit. Dans les tournois sportifs nous sommes vite confrontés aussi à une espèce de nationalisme aigu. On ne défend pas que sa classe, on défend aussi son pays. Ça peut frotter un peu suivant le tirage au sort. Voilà le genre de freins que nous connaissons à l’intégration par les activités extrascolaires.

Comment faut-il gérer la question des signes religieux à l’école?

Pour moi le signe religieux n’est pas important. L’essentiel, c’est que l’élève puisse pratiquer ses activités comme ses camarades. Il ne faut pas que la question de la tenue empêche par exemple un élève de participer à une activité physique. L’intégration passe davantage par le respect des exigences de l’égalité et de l’équité.

Je suis pour une école exigeante mais bienveillante.

L’école du XXIe siècle doit-elle encore dispenser un enseignement religieux?

Dans le canton de Vaud, l’histoire biblique – facultative – sera remplacée par une discipline qui s’appelle «éthique et culture religieuse», intégrée à d’autres disciplines. Ce sont des notions très contemporaines, indispensables. Comment expliquer le monde d’aujourd’hui sans faire des allusions à la culture religieuse? Quand on étudie l’histoire des Croisades ou la Shoah par exemple, je ne vois pas comment on échapperait à parler de ces questions. Nous ne sommes pas dans un endoctrinement de type prosélyte, nous ne sommes pas là pour préparer la crèche de Noël pendant six semaines. Nous sommes là pour expliquer un certain nombre de différentes religions, pour vivre ensemble. C’est un changement fondamental.

Harmos, c’est un peu tout le monde dans le même moule, non?

La question se pose comme pour l’Europe: jusqu’où perdre un peu de son âme, pour gagner une âme plus large? En réalité, on y gagne beaucoup mais il faut être vigilant. L’harmonisation n’est pas évidente à trouver, avec vingt-six ministres de la formation, qui sont des politiques, aux tendances parfois marquées, et une UDC très présente dans certaines régions, avec des revendications particulières en matière de formation des enseignants, d’enseignement des langues, etc.

Si vous deviez définir l’école idéale...

Je suis pour une école très respectueuse, bienveillante, mais exigeante. Une école qui soit juste, qui soit honnête, qui rende des comptes, mais qui amène les élèves quelque part, et fasse qu’ils puissent s’insérer dans cette vie économique et sociale qui les attend. Il ne faut pas que l’école soit molle ni gentillette, ça ne veut pas dire qu’elle doit être dure et cassante. Elle doit être un lieu où l’élève progresse, apprend, où l’on a confiance en lui, mais où on exige aussi beaucoup de lui. Il y a une citation que j’aime beaucoup, qui a été mise sur le fronton d’une école à Pomy, une citation de Benjamin Franklin: «Tu me dis, j’oublie. Tu m’enseignes, je me souviens. Tu m’impliques, j’apprends.»

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Mathieu Rod