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22 avril 2014

Entre étable et établi: les paysans horlogers

Aux Franches-Montagnes, un parcours invite marcheurs, cyclistes et même cavaliers à effectuer un voyage dans le passé, à la découverte de l’ADN de l’horlogerie suisse.

Des paysans en train de fabriquer une montre et une fillette assise sur le rebord de la fenêtre.
La rigueur du climat et la longueur des hivers ont incité les paysans des Franches-Montagnes à trouver des occupations annexes.

De vastes étendues de pâturages boisés défilent sous nos yeux. La rame de la compagnie des Chemins de fer du Jura file son bonhomme de chemin à travers le haut plateau des Franches-Montagnes. Au Boéchet, le «petit train rouge» – comme l’appellent affectueusement les gens d’ici – fait une courte halte. Nous sommes les seuls à en descendre…

Difficile d’imaginer que ce minuscule hameau, situé entre Les Bois et Le Noirmont, comptait au XIXe siècle pas moins de 66 artisans œuvrant peu ou prou dans l’horlogerie! Nous poussons les portes de l’Espace Paysan Horloger, une fermette rénovée avec art qui abrite un restaurant, un hôtel et un musée. Et qui est aussi le passage obligé pour qui souhaite se lancer «Sur les traces du paysan horloger», un parcours à remonter le temps long de quelque 20 kilomètres.

Portrait de Jacky Epitaux, fondateur et patron de la marque horlogère Rudis Sylva
Jacky Epitaux, fondateur et patron de la marque horlogère Rudis Sylva.

A l’intérieur, Jacky Epitaux nous attend déjà de pied ferme. Fondateur et patron de la marque horlogère Rudis Sylva, ce quinqua jovial et dynamique est en effet à l’origine de tout ce concept tournant autour de «l’ADN de l’horlogerie suisse», comme il aime à le dire. «Beaucoup d’institutions existent qui montrent de très belles pièces, mais, explique-t-il,

il n’y avait encore aucun lieu qui rendait hommage aux paysans horlogers, qui racontait leur histoire.»

Depuis l’été dernier, ce chaînon n’est donc plus manquant. Grâce à cet entrepreneur, mais également aux passionnés et professionnels qui l’ont épaulé. A sa suite, nous plongeons au sous-sol, là où se trouve un petit bijou de musée de poche qui retrace, à l’aide de films, panneaux explicatifs et objets anciens, l’épopée des paysans horlogers, du défrichement de ce coin de pays jusqu’à l’ère industrielle.

Du temps libre l’hiver pour d’autres activités

Ainsi que nous l’apprend cette exposition interactive, ce sont la rigueur du climat et la longueur des hivers – nous sommes à 1000 mètres d’altitude – qui ont incité les agriculteurs du cru, mais aussi ceux des Montagnes neuchâteloises, de la Franche-Comté et de la vallée de Joux, à se lancer dans des activités accessoires. Comme quoi, la diversification dans le secteur primaire ne date pas d’hier!

Coincés durant la saison froide dans des fermes isolées où les seuls travaux à effectuer se résumaient à traire et fourrager le bétail, ces hommes de la terre ont mis à profit leur temps libre pour réaliser des outils, faire de la dentelle ou de la bonneterie. Et puis, à partir du milieu du XVIIIe siècle, ils ont commencé à façonner et à usiner des pièces de montres…

Sous-sol du musée
Au sous-sol du musée, films, panneaux explicatifs
et objets rappellent l’épopée des paysans horlogers.

Après cette plongée en apnée aux sources de l’horlogerie, il est temps de prendre l’air, d’arpenter cette région et d’aller à la découverte des témoins de pierre de ce riche pan d’histoire. Comme le temps nous est compté et que le circuit devrait se faire idéalement en deux jours, nous nous contenterons d’un échantillon choisi par notre guide improvisé.

Nos pas nous conduisent d’abord aux Prailats, une bourgade composée d’une poignée de maisons. Jacky Epitaux désigne une bâtisse dont la façade sud est percée de plusieurs fenêtres juxtaposées. Indice évident d’une ancienne activité horlogère. En fait, derrière chacune de ses vitres était installé un établi.

Prochaine étape: Les Bois. «Sur les 1450 habitants recensés dans ce village en 1900, 600 étaient horlogers!» La plupart de ces travailleurs besogneux vivaient hors de la localité. Comme au lieu-dit Les Rosées où trône une très belle demeure arborant, toujours côté sud, quatorze fenêtres ainsi qu’un cadran solaire au-dessus duquel figure une mystérieuse inscription en latin: «Ultima Forsan» (en français: «peut-être la dernière»).

Il y a un siècle, 20 000 à 30 000 montres étaient fabriquées aux Bois,

nous apprend encore notre accompagnateur. Les débuts de l’industrialisation boostent la production. Appâtés par le gain, les paysans abandonnent petit à petit leurs exploitations pour rejoindre les usines qui commencent à fleurir dans la région. «A l’époque, beaucoup ont vendu leurs terres et gardé leur toit.»

Les bâtiments qui hébergeaient ces fabriques existent toujours. Il y a l’allongé (Beaumann) dévoué alors à la confection de cylindres, l’imposant (Huot) d’où sortaient des échappements par milliers et enfin le discret (Baume qui deviendra plus tard Baume & Mercier) qui accouchait déjà de magnifiques complications horlogères.

Dans notre esprit, la vision bucolique du paysan horloger travaillant au rythme du tic-tac de sa pendule s’efface gentiment pour faire place au travail à la chaîne un peu comme dans Les Temps modernes, le film de Charlie Chaplin. La poignée de main énergique de Jacky Epitaux nous tire de cette rêverie qui virait au cauchemar… L’heure est venue de nous quitter.

Auteur: Alain Portner

Photographe: Mathieu Spohn