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29 juin 2015

«Respectons les décisions du peuple»

Rédacteur en chef de la très droitière «Weltwoche», Roger Köppel sera une des vedettes de l’automne électoral sur les listes UDC. Certains le voient déjà succéder à Ueli Maurer au Conseil fédéral.

Roger Köppel
Les combats de Roger Köppel: le refus de l’intégration de la Suisse dans les institutions de l’UE et l’immigration illégale

En Suisse romande, vous êtes surtout connu depuis votre une de la «Weltwoche» accusant les Romands d’être les Grecs de la Suisse. Vous maintenez?

Je considère aujourd’hui que cela a été une erreur. En Suisse il n’est pas dans la tradition que les différentes composantes culturelles et linguistiques se critiquent entre elles. C’est même un des secrets des Suisses: se laisser tranquilles les uns les autres. Nous voulions juste jeter un regard critique sur l’Etat social en Romandie, parce qu’il n’existe pas de journal qui le fait, comme la Weltwoche en Suisse alémanique. Nous ne voulions pas nous moquer des Romands. Malheureusement ça a été compris comme ça et c’est de notre faute. Nous n’aurions pas dû jouer avec les clichés.

Enfin, pour être honnête, il faudrait dire que les vrais Grecs de la Suisse, ce ne sont pas les Romands mais les Bernois, qui reçoivent davantage de subventions par tête d’habitant.»

Les exemples de journalistes devenus mauvais politiciens abondent. Pourquoi prendre ce risque avec votre candidature au Conseil national?

Il s’agit avant tout d’une question de motivation personnelle, née du constat qu’une majorité de gauche est à l’œuvre à Berne. Le Conseil fédéral est en train d’intégrer la Suisse dans les institutions de l’UE. D’autre part nous ne luttons pas contre l’immigration illégale. On assiste, enfin, à un accroissement de l’Etat: le budget fédéral, c’est aujourd’hui 64 milliards alors qu’en 1984, du temps d’Otto Stich, on n’en était qu’à 21. Devant l’ampleur de ces phénomènes qui représentent un danger pour la Suisse, penser et écrire ne suffisent plus. Dans un système de milice comme le nôtre, il faut s’engager.

Roger Köppel

Pourquoi avoir qualifié de «pas sérieux» les journalistes annonçant que vous étiez programmé pour succéder à Ueli Maurer au Conseil fédéral en 2019? Vous ne feriez pas un conseiller fédéral crédible?

Je comprends qu’on pose cette question parce qu’on imagine tout de suite que quelqu’un qui entre en politique veut avoir une carrière de politicien. Or ce n’est pas mon cas. Je suis un entrepreneur, j’ai le privilège d’être le rédacteur en chef d’un journal que j’aime dont je suis aussi le propriétaire. Conseiller fédéral, je devrais renoncer à mon travail de journaliste. Ce n’est pas ce que je veux. Je suis un journaliste professionnel qui veut devenir un politicien de milice.

N’empêche, politicien et journaliste c’est un mélange des genres un peu délicat, non?

Il s’agit juste de rester transparent. La Weltwoche est un journal avec une ligne claire - libérale-conservatrice – mais ouvert à toutes les critiques et opinions. Il m’arrive de critiquer des politiciens UDC. Y compris des futurs collègues potentiels à Berne. Je l’ai dit à Toni Brunner, s’il y a un scandale, même s’il concerne l’UDC, comme le scandale Zuppiger que la «Weltwoche» a révélé, je devrais l’écrire.

Je ne suis pas un membre normal de l’UDC.»

Face à la situation actuelle dramatique des migrants en Méditerranée, les Etats sont dépassés. La seule solution ne passe-t-elle pas par plus d’Europe?

Ce qu’il faut, c’est un Etat qui dise comme les Etats-Unis, voilà notre frontière, les Mexicains ne peuvent pas entrer comme ils veulent. Or l’Union européenne n’est pas un Etat et n’est plus une union d’Etats. Qui est responsable de surveiller les frontières? Ce n’est pas clair. Dans ce contexte la Suisse a le devoir de garder les siennes, c’est la Constitution qui le dit. Il existe une migration illégale qui vient du Sud et ne peut être tolérée. Quelqu’un qui cambriole une maison est puni, quelqu’un qui cambriole un Etat reçoit des prestations sociales, ce n’est pas normal. Notre tradition humanitaire ne doit pas devenir un permis de migration globale.

Roger Köppel

Les succès électoraux de l’UDC ne s’expliquent-ils pas surtout par sa surexploitation grossière du thème des étrangers?

Je ne crois pas. Dans les années 90, la mentalité était de dire, selon un slogan fameux: la Suisse n’existe pas. Ce pays était vu comme une structure du passé, bonne pour la poubelle, un Etat corrompu adossé à l’affreux secret bancaire. Un René Felber pouvait dire: «Le mot «Sonderfall», je ne veux plus l’entendre.» Le secret de la réussite de l’UDC dans ce contexte c’est qu’elle s’en est toujours tenue à une vision positive de la Suisse, refusant de s’excuser, alors que tous les autres partis étaient infectés par la mentalité générale. On constate un retour en arrière, les autres partis deviennent un peu plus patriotiques, la mentalité change, la mentalité du peuple en tout cas. Parce qu'à Berne cette mentalité anti-suisse pèse encore d’un trop grand poids. Je ne suis pas un nostalgique du passé, mais je pense que nos institutions sont bonnes pour le présent et pour le futur et doivent être conservées.

N’y a-t-il pas une certaine paranoïa à parler, comme vous l’avez fait tout à l’heure, de politique de gauche, avec 2 conseillers fédéraux socialistes sur 7, et 75 parlementaires sur 246?

J’appelle politique de gauche toute politique qui privilégie l’intérêt de l’Etat contre le droit des citoyens et la démocratie directe. Une politique qui débouche sur une augmentation du pouvoir des politiciens et une diminution du pouvoir des citoyens. Une politique de droite au contraire, c’est celle qui s’engage pour la liberté, l’indépendance, la responsabilité personnelle.

Force est de constater aujourd’hui que la politique de gauche pèse davantage. On retrouve cette tendance même au sein des partis bourgeois.»

Pourquoi alors prônez-vous une alliance avec ces partis-là, notamment le Parti radical?

Parce qu’il est important de renforcer le camp de la droite. Il ne s’agit pas pour autant d’occulter les différences. On peut très bien collaborer sans perdre son âme, même si à mon goût certains radicaux sont trop proches de l’Union européenne.

Roger Köppel

Et plutôt partisans d’une libre circulation bonne pour l’économie…

Moi je suis pour une Suisse certes ouverte au monde, mais sans être intégrée dans les automatismes du droit européen. Cette intégration n’est pas une ouverture, c’est une limitation de la flexibilité. Or pour être ouverte au monde, la Suisse doit rester flexible. Etre, comme le disait déjà au sortir de la guerre le sociologue français André Siegfried «le pays à la fois le plus national et le plus international du monde». Je ne me reconnais pas dans la caricature qui voudrait qu’être pour l’indépendance c’est être contre l’ouverture, contre le monde, que ce serait vouloir vivre dans une cave.

N’est-il pas normal dans un monde de plus en plus interdépendant, globalisé, que la Suisse revoie sa définition de l’indépendance et de la neutralité?

La Suisse est ouverte depuis 800 ans, on a toujours exporté, d’abord nos soldats puis les produits. La collaboration avec les autres c’est important. Mais la Suisse doit préserver son système politique fondé sur l’indépendance. Cela signifie qu’en Suisse ce sont les citoyens et les cantons qui peuvent décider quelles sont les lois dans ce pays... Pas les autorités à Berne, pas les juges à Lausanne, pas la Cour européenne des droits de l’homme. C’est ce que dit la Constitution. Cette idée d’autodétermination est évidemment un peu dérangeante pour la classe politique, car elle l’oblige à toujours devoir convaincre le peuple.

Roger Köppel

N’est-il pas au contraire plus facile de convaincre le peuple que de négocier intelligemment avec nos partenaires européens?

Ce n’est pas si compliqué d’expliquer aux Européens que nous ne sommes pas membres de l’Union et que le Conseil fédéral a le devoir de mettre en pratique les décisions du peuple. Que peuvent-ils répondre? Qu’il faut supprimer la démocratie? Le problème, c’est que nos politiciens sont contre les décisions du peuple: ils vont à Bruxelles non pour les défendre mais pour les corriger.

On peut parler de conflit d’intérêts entre la classe politique et le peuple.»

Vous mettez souvent en avant le peuple contre les élites. Or l’UDC place de plus en plus sur ses listes des gens connus, comme vous ou Magdalena, la fille de Christoph Blocher...

Dans tous les pays il existe des gens qui sont plus forts, plus intelligents, qui ont plus de succès. Je ne suis pas contre les élites par principe. Mais il se trouve que dans le système suisse, elles doivent être les serviteurs du souverain, à savoir le peuple. Quand les élites à Berne pensent qu’elles peuvent décider comme elles l’entendent de la direction à prendre, c’est une perversion de notre constitution.

Texte © Migros Magazine – Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet