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8 août 2016

Entre manège et chapiteau

A Ecublens (VD) existe un lieu magique où humains et chevaux travaillent de pair en toute confiance, où chevrettes et brebis gambadent en liberté et où l’on passe d’un seul pas du manège à la piste de cirque. Bienvenue à l’école-atelier de cirque et théâtre équestres Shanju.

Deux jeunes hommes en train de faire des acrobaties dans le manège. En arrière-plan, un chevalier sur sa monture qui se cabre.
Il n’y a pas que les chevaux qui travaillent assidûment pour impressionner le public!

A la queue leu leu, cinq jeunes cavaliers franchissent des obstacles avec sérieux. Il est 17 h, la chaleur est estivale et le cours de formation équestre des 9-11 ans vient de commencer sous l’œil attentif de Judith Zagury-Breikers.

Les enfants en train de monter sur les poneys.
Les enfants bénéficient de l’approche globale de l’école, qui accorde une grande importance au développement de la sensibilité envers l’animal et cultive aussi l’esprit d’équipe.

«Gardez bien la distance entre vous! Pauline, en arrière les épaules! Chiara, si tu te penches en avant, tu coinces ta colonne et tu ne peux plus accompagner le mouvement.» Tout fier, Enzo parade en tête sur son imposant cheval noir. Et passe à côté des cônes qu’il devait traverser. «Ne te penche pas, recommande Judith.

Ce n’est pas une solution de se pencher, tout doit être fin, avec le cheval, tu peux avancer en accompagnant le mouvement.»

Les exercices s’enchaînent: monter les yeux fermés sans rênes, tournoyer debout sur place, bras levé, pour faire bouger le cheval autour de soi. Il est fascinant d’observer le lien entre les enfants et leur cheval et la façon dont ils interagissent. Judith s'explique:

Le cheval est extrêmement sensible au langage du corps. Si l’enfant est clair dans sa gestuelle et ses intentions, le cheval suivra. Mais s’il hésite, le cheval sera perdu et ne saura plus que faire»

Après le galop, le trapèze

Les enfants en train de s'exercer avec des balles, un grand bout de tissus suspendu et des cerceaux.
Quelques accessoires permettent de vraies prouesses.

Il est temps de passer aux cours de cirque: les enfants échangent bombes et bottes contre un habit de gym avant d’entrer sur la piste située juste à côté du manège. Trapèze, cerceaux, trampoline, tissus: on se retrouve projeté comme par magie dans un autre monde.

«Qui veut faire du trapèze volant?», demande Shantih Breikers. Toutes les mains se lèvent. «On n’en fait pas souvent, explique le professeur. Mais avant les vacances scolaires, c’est toujours un peu spécial!»

Uen fillette en train de faire du trapèze.
Lâcher prise de manière contrôlée fait partie de l’apprentissage de la maîtrise de son corps.

Baladine, 9 ans, fille de Judith et Shantih, grimpe comme une flèche en haut de la structure pour assurer ses camarades. Puis chacun se lance à tour de rôle: mains accrochées au trapèze, un cochon pendu et hop, on lâche en tentant d’arriver debout!

Ce lieu où humains et chevaux, cirque et équitation semblent si étroitement liés est l’école-atelier de cirque et théâtre équestres Shanju, à Ecublens. Fonctionnant également comme une compagnie-école, cette structure accueille les enfants dès 2 ans et propose d’aborder l’art du spectacle sous toutes ses formes, du théâtre au cirque en passant par la facette équestre.

Elle a été créée par Judith Zagury-Breikers et Shantih Breikers, deux artistes chevronnés. Comédienne professionnelle, Judith est passionnée de chevaux et a travaillé avec un chuchoteur. Elle a rencontré Shantih au théâtre équestre Zingaro , qui y travaillait comme cavalier voltigeur avant de se former en danse chez Rudra Béjart. Ils ont fondé Shanju ensemble en 2002.

«C’est un peu une école laboratoire, explique Judith Zagury-Breikers. On y est en constant développement, on s’écarte de tout ce qui est artificiel pour être tout le temps en renforcement positif.

On insiste sur l’importance d’un bon contact avec l’animal, d’un respect réciproque et de la découverte du bon fonctionnement de son corps et de celui du cheval. On apprend aussi à gérer ses émotions grâce au théâtre.

C’est pour ça qu’on peut ensuite faire des exercices vraiment particuliers, et c’est aussi certainement la raison pour laquelle les enfants nous restent fidèles.» Nombreux sont en effet les élèves qui, devenus jeunes adultes, entrent ensuite dans la compagnie pour approfondir leur formation artistique. Ou qui gardent des contacts étroits avec l’école, en venant donner régulièrement un coup de main.

Enchaînement de cours

Mais revenons à l’atelier de cirque, sur le point de se terminer. Une jeune acrobate s’exerce à jongler en équilibre sur une balle, tandis que ses copines s’enroulent autour des tissus. «Essayez de prendre des jolies positions, conseille Shantih avec un sourire. Parce que sinon, les photos, bof… ça va être la honte, dans le journal!»

Après deux heures d’exercices, la fatigue se fait sentir. Enzo s’accroche au tissu, les yeux dans le vague, tandis que Chiara se laisse bercer lentement sur le trapèze.

De l’autre côté, des 5-7 ans finissent leur cours d’équitation: «On essaie de bien sentir son corps! demande Judith. Je veux des jambes toutes molles, mais une assiette qui suit bien le mouvement du cheval.»

Il est maintenant 18 h, et il fait toujours aussi chaud. Au loin, on entend les éclats de voix des élèves du cours de théâtre, en pleine répétition. Les «grands» arrivent déjà au manège avec leur monture, pour un entraînement professionnel durant lequel le cheval est muni d’une simple cordelette autour du cou.

Une jeune fille assise tranquillement sous la panse du cheval dans le manège.
Cette situation, d’apparence si anodine, demande en réalité une confiance mutuelle totale entre le cheval et sa partenaire. Il a fallu travailler près de six mois pour obtenir un tel résultat.

Romaine, qui prépare un spectacle, fait semblant de s’abriter sous son cheval immobile: «Ce type d’exercice exige une confiance absolue et demande six mois de préparation, souligne Judith. Ce qui nous intéresse, c’est de sortir des codes équestres habituels. Ainsi, on réfléchit aux images qu’on veut avoir pour un spectacle, puis on crée les exercices.

Plus on sollicite le cheval et on tient compte de ce qui a du sens pour lui, plus il apprend, c’est un animal extrêmement intelligent et sensible.»

Un jeune homme en train d'agiter un tissu rouge devant le cheval en mouvement.
Ne vous y méprenez pas: au jeu de cette corrida-là, tout le monde ressortira certes un peu essoufflé, mais indemne.

L’après-midi de notre reportage, les élèves travaillent sur l’énergie: ils marchent d’abord lentement, «tout mous», puis passent à un pas dynamique, et les chevaux se calent parfaitement sur leur rythme. De son côté, Valentin se la joue matador en brandissant un foulard rouge, tandis que Baladine, qui suit elle aussi le cours, préfère courir avec son cheval et l’arrêter d’un souffle. «On travaille sur l’expiration, car cela met en état de détente. Les chevaux sont très sensibles aux petits codes», explique sa maman.

Un travail plutôt éprouvant

Jetons un coup d’œil sur la piste de cirque, qu’on peut voir depuis le manège grâce à un portail communicant. Cinq jeunes adultes, dont deux de la compagnie, ont rejoint Shantih pour divers exercices exigeants: marche sur les mains, pont enchaîné, roues et pas chassés… «Si vous lancez une pierre avec le bas plié, vous n’allez pas lancer loin. Tendez bien vos bras», recommande le professeur. Les élèves s’encouragent tout en jetant un œil dans le manège. Il se fâche:

Ah non. Si vous êtes là, c’est pour travailler!»

De son côté, Judith soupire face au manque d’énergie général. «Je vais amener Biche et Brindille, ça donnera peut-être un peu d’ambiance…» Surgissent alors les mascottes de l’école: une chevrette et une brebis, recueillies il y a peu et nourries au biberon six fois par jour.

Mordillant tout ce qui passe à leur portée, elles provoquent un vent d’agitation avant que la langueur ne reprenne possession de tous, chevaux compris. Le soleil couchant zèbre le manège de traits scintillants. Il est temps de ranger, de doucher les chevaux, puis chacun regagne ses pénates pour un repos bien mérité.

Texte: © Migros Magazine | Véronique Kipfer

Auteur: Véronique Kipfer

Photographe: François Wavre/Lundi13