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10 décembre 2012

Entre ville et campagne, le consensus n’a-t-il plus sa place?

A la célèbre barrière de röstis qui met en opposition les régions linguistiques succède un nouveau clivage qui fait s’affronter les zones urbaines et rurales sur de nombreux thèmes politiques. Le consensus si cher à la Suisse a-t-il du plomb dans l’aile?

clivage
Les dernières votations l'ont prouvé, c'est entre villes et campagnes que les points de vue divergent le plus.

Le Röstigraben a de la concurrence. Depuis quelques années, les divergences d’opinions entre régions linguistiques exprimées lors des votations sont en diminution. Il paraît déjà bien loin ce «dimanche noir» du 6 décembre 1992 qui marquait le large refus des Alémaniques à l’entrée dans l’Espace économique européen alors que la Suisse romande clamait un «oui» presque unanime. Et qui parle encore de ce fameux «Triangle d’or», formé par les trois principales villes alémaniques, qui dominait il y a quelques années la vie économique et politique helvétique?

Claude Longchamp, politologue à l’Institut gfs.bern: «il s’agit clairement du clivage le plus important de Suisse!» (Photo: Keystone)
Claude Longchamp, politologue à l’Institut gfs.bern: «il s’agit clairement du clivage le plus important de Suisse!» (Photo: Keystone)

Si aujourd’hui la barrière de röstis n’a plus la cote, c’est qu’elle a cédé sa place à un remplaçant. Les dernières votations l’ont prouvé, c’est entre villes et campagnes que les points de vue divergent le plus. «La situation n’a fait qu’empirer depuis les années 70, explique le politologue Claude Longchamp de l’Institut gfs.bern. Aujourd’hui il s’agit clairement du clivage le plus important de Suisse! Il dépasse celui entre hommes et femmes ou celui de l’appartenance sociale.» Un fossé qui n’est pas présent lors de toutes les votations mais qui en moyenne a le plus de poids (voir la liste des dix votations au plus fort clivage).

PS et Verts dans les villes, l’UDC dans les campagnes

Pourquoi vote-t-on différemment d’une région à l’autre? «Les partis post-matérialistes, principalement le PS et les Verts, sont en force dans les villes. Les partis nationalistes comme l’UDC sont davantage présents à la campagne, poursuit Claude Longchamp.» Il reste encore le cas des agglomérations, pour lesquelles il est moins facile de déterminer une tendance politique. «On remarque généralement que les banlieues aisées votent plutôt à gauche alors que celles avec un pouvoir d’achat moins élevé suivent plutôt les opinions des partis de droite.» Sans oublier les caractéristiques de l’économie locale. «Dans les régions où la plupart des employés travaillent pour des entreprises liées à la globalisation, les valeurs sont plutôt urbaines, c’est-à-dire tournées vers l’ouverture. En revanche, si l’économie est de type classique, on a tendance à maintenir des valeurs plus campagnardes.»

Le clivage villes-campagnes vu par François Maret.
Le clivage villes-campagnes vu par François Maret.

Joëlle Salomon Cavin connaît bien le sujet. Maître assistante en politiques territoriales à l’Université de Lausanne, elle est notamment l’auteur des livresLa ville, mal-aimée et Antiurbain.

Pour la chercheuse, cet antagonisme est clair, et il ne date pas d’hier. «L’opposition a toujours été latente entre Suisse urbaine et Suisse rurale, indique-t-elle. Aujourd’hui, elle apparaît plus clairement, car les autres conflits, notamment entre régions linguistiques, tendent à disparaître. L’exemple de l’initiative pour mettre un frein aux résidences secondaires est très intéressant: les citadins ont accepté le texte, car ils tiennent à ce que les paysages de montagne restent intacts. Les habitants des cantons alpins, eux, résident au cœur de ces paysages. Cette nouvelle loi, ils la considèrent donc comme un frein à leur développement! Et donc aussi comme un manque à gagner.»

Les proportions entre urbains et ruraux ont peu évolué

Si l’opposition est plus marquée aujourd’hui, ce n’est pas en raison d’un chamboulement démographique: les proportions entre urbains et ruraux ont en effet très peu évolué ces trente dernières années. Selon l’Office fédéral de la statistique, plus d’un tiers (37,3%) de la population suisse réside actuellement dans les cinq plus grandes agglomérations que sont Zurich, Bâle, Genève, Berne et Lausanne. Exactement 36,4% vit dans les régions urbaines restantes et un peu plus d’un quart dans les régions rurales.

Mais aujourd’hui, les cantons urbains se montrent davantage revendicateurs. «Jusque dans les années 1990, les villes n’étaient pas prises en compte par les politiques de la Confédération, explique Joëlle Salomon Cavin. Les politiques régionales n’étaient destinées qu’aux régions rurales ou périphériques. On pensait que les villes pouvaient se développer par elles-mêmes, sans l’appui de la Confédération. Ce fut un grand choc en 2001 lorsque Moritz Leuenberger a osé parler d’une Suisse majoritairement urbaine! En matière d’aménagement du territoire par exemple, c’est la première fois que la Confédération met en place une politique axée sur les villes.»

Une reconnaissance qui n’est pourtant considérée que comme un «premier pas» par Renate Amstutz, directrice de l’Union des villes suisses: «Nous sommes de plus en plus écoutés, c’est vrai. Mais nous devons encore nous battre pour nos intérêts trop peu reconnus. Pourtant la Suisse profite d’une diversité unique, zones urbaines et rurales étant géographiquement très proches les unes des autres.»

Renate Amstutz, directrice de l’Union des villes suisses :«Nous sommes de plus en plus écoutés, c’est vrai.» (Photo: Keystone)
Renate Amstutz, directrice de l’Union des villes suisses :«Nous sommes de plus en plus écoutés, c’est vrai.» (Photo: Keystone)

Un des principaux dossiers qui fâche, c’est celui de la péréquation financière et du report des charges au niveau communal. Du côté des villes, Renate Amstutz revendique «une meilleure prise en compte des problèmes spécifiques des villes et des agglomérations». Et puis il y a «ces infrastructures et services, financés par la Suisse urbaine, mais qui servent à tout le pays». Un argument qui ne touche guère les représentants des campagnes. «Depuis 2008, les villes touchent une part du montant total, ce qui n’était pas le cas depuis l’instauration du système de péréquation financière en 1959, relève Thomas Egger, directeur du Groupement suisse pour les régions de montagne. Mais elles en demandent toujours plus!»

Mais il n’est pas toujours facile de délimiter zones rurales et zones urbaines. Lors de la votation sur l’initiative Weber par exemple, ils étaient tout de même environ 40% dans les cantons de montagne à s’exprimer pour le «oui». Une situation que regrette Thomas Egger: «On assiste à une perte de l’identité campagnarde en Suisse. Même les gens qui habitent une ville comme Sion ne se sentent plus forcément proches des valeurs rurales.»
Face à ces oppositions toujours plus marquées, une question se pose: le fameux consensus suisse, n’est-il déjà plus qu’un mythe? «Notre système politique est basé sur le principe de consensus qui permet de trouver un équilibre entre la gauche et la droite, explique Claude Longchamp. Aujourd’hui, avec ce nouveau clivage entre villes et campagnes, il n’y a plus vraiment de règle. On peut dire que le consensus a disparu.»

Mais heureusement, ce n’est pas toujours le même camp qui l’emporte lors des votations. «En ce qui concerne les sujets économiques, les centres urbains dominent, poursuit le politologue. En revanche, sur les questions de mode de vie, comme l’initiative sur l’interdiction des minarets, ce sont les campagnes qui ont en général le dernier mot. Cette situation n’est donc pas trop dangereuse.»

Et c’est bien sûr le système politique helvétique dans ses fondements qui est remis en cause par certains. «Le Parlement, avec sa configuration bicamérale, a été mis en place en 1848 en tant que correctif à la domination des Etats libéraux sur les petits cantons ruraux, la plupart du temps catholiques et conservateurs, rappelle le professeur Thomas Milic. Le système actuel doit encore prendre en compte cette particularité, mais il est vrai qu’il ne répond plus vraiment à la mission à laquelle il était voué à la base.»

Liliane Maury Pasquier (PS/GE)  (Photo: Keystone)
Liliane Maury Pasquier (PS/GE) (Photo: Keystone)
Jean-René Fournier (PDC/VS) (Photo: Keystone)
Jean-René Fournier (PDC/VS) (Photo: Keystone)

Rat des villes ou rat des champs… à chacun ses arguments

Pour débattre de l’épineux sujet, deux conseillers aux Etats: Liliane Maury Pasquier (PS/GE) dans le camp des défenseurs des villes et Jean-René Fournier (PDC/VS) en tant que représentant d’un canton alpin.

Ressentez-vous un clivage croissant entre ville et campagne ces dernières années?

Liliane Maury Pasquier: Je ne sais pas si ce clivage est croissant ou si c’est la prise de conscience de ce dernier qui s’accroît. Ce qui est certain, c’est que les sentiments individualistes se renforcent et que nous nous sentons moins unis qu’autrefois. Jean-René Fournier: Ce clivage a toujours existé. Mais deux réalités récentes contribuent aujourd’hui à l’exacerber. D’une part la crise financière qui réduit les recettes fiscales des grands centres urbains, mais aussi la forte immigration qui a entraîné une saturation certaine de nos infrastructures dans les pools urbains.

Un dossier qui fâche, c’est celui de la péréquation financière. Votre avis sur la question?

L.M.P.: La péréquation financière prend efficacement en compte les intérêts des régions de montagne. Elle reconnaît également la fonction de centres qu’assument les villes et les charges qui y sont liées, mais d’une manière encore très incomplète! A Genève, le PIB cantonal est peut-être spectaculaire par rapport à celui d’autres petits cantons. Mais si l’on observe les conditions de vie – logement, déplacement, primes d’assurance maladie, etc. –, on constate que les habitants des cantons ruraux n’ont pas à jalouser la plupart des Genevois! J-R. F.: La nouvelle péréquation financière prend bien compte des lourdes charges sociales supportées par les villes. Le fait-elle suffisamment? La réponse est à apporter à chaque évaluation du système, c’est-à-dire tous les quatre ans comme le prévoit la loi. Je demeure convaincu que la volonté de poursuivre un dialogue sur l’évolution de la péréquation dans le futur existe. Par contre, le dialogue risque de se rompre à propos de la nouvelle loi sur l’aménagement du territoire. Ce texte, bien plus rigide, est un «go!» au développement économique des centres et un «stop!» au développement économique des périphéries.

L’acceptation par tous les cantons – à l’exception des cantons alpins – de l’initiative sur les résidences secondaires est un exemple frappant de ce clivage. Quelle est votre analyse?

L.M.P.: L’acceptation de cette initiative démontre qu’une majorité de la population suisse vit aujourd’hui en ville et considère la nature comme un lieu où se ressourcer. Mais une partie des habitants des régions de campagne partagent également cette vision et ont voté «oui» à l’initiative. Il n’est pas vrai que les citadins ne se sont pas montrés sensibles à l’économie des régions de montagne. Ils ont simplement estimé que le type de développement mis en évidence par la campagne de Franz Weber n’est pas souhaitable pour ces régions. J-R. F.: L’initiative Weber, tout comme la nouvelle loi révisée de l’aménagement du territoire, sont dangereuses pour la solidarité entre les régions. Elles expriment le diktat qu’exercent les régions urbaines contre les intérêts légitimes des régions périphériques .

Un autre exemple est le refus du Transrun, projet de liaison ferroviaire directe entre le bas et le haut du canton de Neuchâtel. Les villes ont voté «oui» alors que la plupart des autres communes se sont exprimées contre...

L.M.P.: On retrouve dans cette votation l’individualisme croissant dont je parlais à l’instant. Les citoyens qui ne se sentaient pas pris en compte, par exemple parce qu’ils n’utiliseraient pas la future ligne, ont préféré rejeter le projet. J-R. F.: J’ai le sentiment que ce projet a échoué sur la plage de l’autisme pratiqué par les uns et par les autres, autisme qui s’est limité, trop longtemps, à un listage des avantages pour les uns et des inconvénients pour les autres. Nous devons rétablir un dialogue, dans le canton de Neuchâtel comme au niveau national. Cela implique un effort important de la campagne et de la montagne afin de comprendre les attentes légitimes des villes et, évidemment, une approche d’écoute des problèmes des zones périphériques.

Le système politique suisse est-il encore adapté à la situation?

L.M.P.: Le fonctionnement du Conseil des Etats correspondait bien aux besoins de la Suisse lors de son instauration en 1848. Aujourd’hui, il ne permet plus une représentation adéquate de la population. Le système politique doit certes permettre aux petits cantons d’être correctement représentés à Berne. Mais ce n’est pas pour autant qu’une majorité de la population suisse doit être sous-représentée! Il s’agit donc de chercher des solutions pour moduler et améliorer la représentation des forces au Conseil des Etats. J-R. F.: Plus que jamais! Fédéralisme, démocratie directe et subsidiarité ont protégé la Suisse de tous les excès autoritaires et des tentations de conduite doctrinaire que bien des pays connaissent encore. Il faut sans cesse remettre ces valeurs sur le devant de la scène, même lorsqu’on connaît des passages difficiles comme c’est le cas aujourd’hui.

Auteur: Alexandre Willemin

Photographe: François Maret (illustration)