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2 avril 2012

«C’est d’abord pour des raisons pratiques qu’on n’intervient pas en Syrie»

Professeur en relations internationales et en science politique, Keith Krause, spécialiste des conflits armés et des politiques de reconstruction, jette un regard optimiste sur les soubresauts du monde contemporain.

Keith Krause souriant.
En matière 
de relations 
internationales, 
Keith Krause 
prône une vision 
sur le long terme plutôt qu’un 
alarmisme 
à courte vue.

Après l’euphorie de 2011 et la chute des dictateurs arabes, c’est un peu le retour de bâton: victoire des islamistes en Tunisie et en Egypte, répression sanglante en Syrie, sécession en Libye. Une vraie gueule de bois non?

Après le printemps vient toujours l’été et l’automne. Abattre quelques dictatures, c’est la partie facile des révolutions. Changer de système politique prend beaucoup plus de temps. On peut faire la comparaison avec la chute du Mur de Berlin en Europe. Aujourd’hui, même si le processus n’est pas abouti comme en Biélorussie ou avec un bilan mitigé comme en Ukraine, dans la plupart des pays de l’Est, les conséquences vingt ans après sont positives. Se focaliser sur les événements de 2011 et 2012 dans le Maghreb et au Moyen-Orient, c’est tomber dans le piège d’une vision à court terme. Il faut voir un peu plus large et imaginer que dans cinq ou dix ans la situation sera meilleure. Même si avec l’Iran le bilan n’est pas brillant, sans parler de la Syrie engagée dans une guerre civile qui semble devoir durer.

Les Russes estiment que l’Otan a dépassé son mandat en Libye.

Comment expliquer justement l’opposition de la Russie et de la Chine à toute intervention en Syrie?

La position de la Russie ne se résume pas à un soutien inconditionnel à la Syrie en soi, mais plutôt à une défense du principe que le droit d’ingérence a des limites. Les Russes estiment que l’Otan a dépassé son mandat en Libye – ce qui n’est pas faux. Et veulent éviter à tout prix que de telles ingérences se produisent chaque année. Quant à la Chine, elle fait profil bas, avec la même réserve de principe par rapport à une intervention, mais contrairement aux Russes sans liens diplomatiques très forts avec la Syrie. Pour elle, ce n’est pas une question géostratégique.

En soutenant jusqu’au bout le régime d’Assad, les Russes ne risquent-ils pas de perdre leur influence dans la région quand il tombera?

Le régime va finir par tomber. Mais on peut défendre une vision plus pessimiste, se dire que ce n’est pas la première fois qu’un soulèvement a lieu en Syrie. C’était le cas il y a une trentaine d’années sous le père de Bachar el-Assad avec également un massacre de la population. Le régime avait su néanmoins garder le pouvoir. On peut imaginer que les dirigeants actuels se disent qu’avec une armée assez solide avec la mainmise aussi qu’ils ont sur l’économie et la société, ils peuvent garder le pouvoir encore longtemps. Dans cette hypothèse, le calcul de la Russie n’est plus un calcul à court terme, surtout si la Syrie parvient à endiguer la vague d’ingérences qu’on a connue ces dernières années.

Pourquoi les politiques d’ingérence dérangent-elles à ce point les Russes?

Il y a les précédents de la Tchétchénie et de la guerre avec la Géorgie, ainsi que des enjeux en Asie centrale: toute ingérence dans leur sphère d’influence est mal vue. La situation à l’intérieur de la Russie n’est pas si stable non plus. Ils ont peur de la possibilité d’une influence directement chez eux. Et puis chaque fois que l’Otan ou les Américains se lancent dans une opération, c’est au nom de principes, comme les élections libres, la démocratie, que les Russes ne souhaitent pas voir promus par la communauté internationale et qui ne sont pas en adéquation avec leur propre politique, plutôt autoritaire.

Qu’est-ce qui paralyse à ce point les pays occidentaux sur le cas syrien, alors que les massacres ne font que s’amplifier?

Le fait surtout que d’un point de vue militaire on ne puisse pas vraiment grand-chose. Bien sûr des armes traversent les frontières, livrées aux forces libres syriennes. Mais pas dans des quantités suffisantes pour changer la donne. Les rebelles libyens ont gagné parce que l’Otan avait bombardé les chars, les avions, les véhicules militaires et les dépôts de munitions de Kadhafi, rendant ainsi le combat plus égal. Or l’armée syrienne est mobile, bien formée. Ils ont des chars, des mortiers, des armes assez performantes même dans des zones urbaines: sans contrôle de l’espace aérien, sans une ingérence militaire, ça va être très difficile pour les opposants.

Pourquoi alors ne pas faire comme en Libye?

Parce que les chances de renverser la situation sont assez minces. Les défenses anti-aériennes de la Syrie sont quatre à cinq fois plus importantes qu’en Libye. L’opération que la France et la Grande-Bretagne ont menée en quelques jours en Libye pour mettre d’abord hors d’usage les défenses anti-aériennes prendrait beaucoup plus de temps en Syrie.

En Syrie, le régime de Bachar el-Assad résiste à la révolte populaire depuis un an. (Photo: Keystone/AP/Muzaffar Salman)
En Syrie, le régime de Bachar el-Assad résiste à la révolte populaire depuis un an. (Photo: Keystone/AP/Muzaffar Salman)

Les tergiversations occidentales ne viennent-elles pas aussi du fait que l’après-Assad pourrait s’avérer très chaotique?

On a affaire à une population qui n’a connu aucune forme de participation politique ces trente ou quarante dernières années. Il est donc difficile de voir effectivement quelles seraient les bases d’une société démocratique. Et puis la minorité alaouite, à peu près 15% de la population, est au pouvoir depuis longtemps et contrôle l’armée, les services de renseignements, etc. Pour eux, perdre la guerre aurait des conséquences extraordinairement négatives, tant d’un point de vue politique que civile ou humanitaire – avec une possibilité de vengeance contre cette communauté. La situation en Syrie est plus proche de celle de l’Irak que de la Tunisie ou de l’Egypte, pays à forte tradition de société civile.

Le Conseil de sécurité de l’ONU sert-il encore à quelque chose, hormis protéger les dictatures en place?

L’ONU, c’est sûr, ne va pas sortir grandie de cette expérience. Une grande réflexion avait eu lieu il y a quelques années, après le génocide au Rwanda et quelques autres échecs. D’où s’était dégagé ce principe: la responsabilité de protéger les civils. Avec la distinction, en cas de blocage du Conseil de sécurité, entre intervention légale et intervention légitime. L’action de l’Otan au Kosovo par exemple n’était pas forcément légale du point de vue du droit international mais légitime aux yeux de la communauté internationale. On peut facilement imaginer que le cas syrien tombe sous le principe de la responsabilité de protéger. Sauf que cette responsabilité n’est pas illimitée: elle se heurte à des limites pratiques. Vous êtes par exemple obligé d’essayer de sauver quelqu’un en train de se noyer, mais pas obligé de mettre votre vie en danger pour cela.

On pourrait penser, et cela se dit déjà, qu’avoir tenu une année, c’est une victoire pour Bachar el-Assad.

Non, parce que même si Bachar garde le pouvoir, il n’aura plus de légitimité aux yeux de la majorité de la population. Le compte à rebours est en marche, c’est une question de temps. Son père Hafez lui s’était au moins montré le défenseur d’une certaine vision séculaire, contre les islamistes. Aujourd’hui on ne peut pas dire que ce sont les islamistes et les fondamentalistes qui sont sur le devant de la scène: ce sont des Syriens de toute confession et de tout bord politique.

Est-ce qu'un Etat islamiste moderne et démocratique est possible?

Les luttes au Moyen-Orient et dans le monde arabe sont analysées par certains davantage comme un conflit religieux entre chiites et sunnites que comme une guerre entre démocrates et autoritaires. Qu’en pensez-vous?

En tout cas pas en Afrique du Nord, où il n’y a pas de chiites: les révolutions du Printemps arabe étaient des révolutions modernes, démocratiques dans le sens le plus large du terme. L’enjeu aujourd’hui, pour nous, se résume à cette question: est-ce qu’un Etat islamiste moderne et démocratique est possible? Moi je crois que la réponse est oui, même si ce ne sera pas facile.

Qu’est-ce qui vous rend si optimiste?

Il y a l’exemple turc, qui n’est pas la pire des solutions. Il faut là aussi privilégier une vision à long terme. Se rappeler que dans un passé pas si lointain nous-mêmes étions dotés de gouvernements qui affichaient une vision du monde et de la société basée sur le christianisme. Une vision qui pourtant a évolué très vite ces 50-70 dernières années, surtout sur les questions familiales comme le droit du divorce, les droits des femmes, le droit des homosexuels à se marier, etc. Toutes choses inimaginables pour nos grands-parents voire nos parents. Et puis il y a le contre-exemple algérien: après l’annulation des élections de 1991 remportées par les islamistes, le pays a connu dix ans de guerre civile qui ont coûté des milliers de vies. On ne peut pas dire que l’Algérie soit sortie de cette expérience plus ouverte et plus forte.

Autre point chaud qui fait peur, l’Iran. En quoi serait-ce si grave que l’Iran possède la bombe?

Il ne faut pas prendre à la légère la prolifération des armes nucléaires. Pas parce que les nouveaux pays qui les détiennent seraient plus irresponsables que les cinq membres permanents du Conseil de sécurité mais parce qu’il peut y avoir des accidents, des malentendus. Des guerres comme la Première Guerre mondiale ont été déclenchées sur de simples incompréhensions mutuelles. Dans une région aussi instable que le Moyen-Orient, une bombe iranienne serait un risque pour tout le monde.

Où en est le programme nucléaire iranien sur lequel on entend tout et son contraire?

Il est très difficile de l’évaluer. Un programme nucléaire civil suit à peu près les mêmes étapes qu’un programme militaire jusqu’à un certain point. Jusqu’ici les Iraniens ont pris soin de ne pas franchir la barrière finale, qui serait de tester une bombe. Sur la finalité de ce programme, les avis divergent aussi. Il peut s’agir d’un gigantesque jeu de poker à usage interne, montrer à sa population qu’on est capable de dire «basta!» à la communauté internationale. Il peut aussi s’agir d’une option purement stratégique. Si j’étais un dirigeant à Téhéran, je poserais cette simple question: connaissez-vous la différence entre l’Irak et la Corée du Nord? Celui qui avait la bombe n’a pas été envahi.

Faut-il prendre au sérieux les menaces israéliennes de bombarder les sites iraniens?

Nombre d’experts militaires et d’analystes estiment que ce serait une très mauvaise idée. Il n’est même pas certain que d’un point de vue militaire les Israéliens puissent le faire, avec l’appui des Américains ou pas. Et qu’est-ce que la réussite en ce domaine? Mettre complètement hors jeu le programme pendant cinq ou dix ans? En Iran, d’après ce que l’on sait, quelques-uns des sites sont souterrains. Le programme a été éparpillé partout, je ne crois pas que les Israéliens puissent le mettre hors service très longtemps. Avec en plus d’importantes et imprévisibles conséquences de nature guerrière: blocage du détroit d’Ormuz, flambée du prix du pétrole, etc. Mon pronostic est donc que les Israéliens ne vont pas le faire.

Ne reste donc plus qu’à attendre la chute du régime?

Il ne s’agit pas ici d’une dictature autoritaire dans les mains d’une seule personne mais d’un système politique assez formalisé, avec différentes visions, différents groupes d’influence, un système donc appelé à évoluer, à changer. Il y a eu d’ailleurs des mouvements de contestation assez importants lors des deux dernières élections. Mais ces changements se font lentement et c’est un peu la question qu’on peut se poser: une révolution démocratique a-t-elle une chance d’arriver plus vite que la mise en œuvre du programme nucléaire?»

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Thierry Parel