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25 avril 2016

Eoliennes: encore un vent mauvais

Après le paysage ou les plaintes des voisins, le patrimoine bâti constitue un nouvel obstacle aux très nombreux projets de parcs d’éoliennes en Suisse. Au point de définitivement remettre en question l’avenir de cette énergie renouvelable?

Paysage montagneux avec éoliennes
Les éoliennes suscitent toujours plus d’oppositions en Suisse, de quoi remettre en question l’objectif de la Confédération (photo: Keystone/Urs Hubacher).

Décidément, les éoliennes attirent le vent mauvais en Suisse romande. Après avoir menacé les chauves-souris et les tétras, abîmé les crêtes du Jura et autres paysages, dérangé par leur bruit les proches habitants ou encore perturbé les radars aéronautiques, voici que les grands mâts à hélice se voient opposés au patrimoine bâti.

Cela se passe du côté de Romainmôtier (VD) et de sa célèbre abbatiale, où des opposants au projet «Sur Grati» (six éoliennes de 149 mètres de haut installées sur la crête qui domine Vallorbe à quelque 3 kilomètres du célèbre bourg médiéval, ndlr) brandissent les sites protégés par l’ISOS, l’inventaire fédéral des sites construits d’importance nationale, comme le révèle 24 heures dans son édition du 18 avril 2016.

Il y en aurait quand même plus de 1200, dont Romainmôtier donc, mais aussi pour ne rester que dans la région, le village de Vaulion, proche des douze éoliennes du col du Mollendruz. Et ce chiffre ne comprend pas d’autres endroits classés comme les voies historiques ou les bâtisses inventoriées individuellement.

De quoi se demander si notre territoire pourra réellement abriter un jour de quoi produire 4,3 milliards de kilowattheures par an, soit entre 600 et 800 éoliennes réparties entre 60 à 80 parcs, comme l’espère Suisse Eole, l’association de promotion de l’éolien en Suisse. Pour l’heure, seules 34 grandes installations éoliennes sont en service dans notre pays pour une production d’à peine 0,1 milliard de kWh. Soit à peine 5% de l’objectif initial.

Portrait de Lionel Perret
Lionel Perret

Lionel Perret, ingénieur et coordinateur romand à Suisse Eole.

Et maintenant le patrimoine bâti...N’y a-t-il décidément pas trop d’obstacles pour les éoliennes en Suisse?

Non, je ne crois pas. Il faut convaincre, c’est vrai, et cela prend parfois du temps. La filière de l’énergie éolienne est encore en phase de démarrage en Suisse. Dans les pays qui ont davantage d’expérience, comme l’Inde ou le Brésil, cette énergie est rentable et concurrentielle.

Mais le petit territoire suisse ne ressemble pas vraiment aux grandes étendues de ces deux pays...

C’est vrai, nous devons composer notamment avec nos paysages et de nombreux sites sensibles sur un territoire d’autant plus petit que, pour être efficaces, les éoliennes ne peuvent naturellement pas être installées n’importe où. A chaque fois, il y a une pesée d’intérêts effectuée par les cantons et les différents pouvoirs publics.

Brandi par les opposants du côté de Romainmôtier, l’ISOS doit-il empêcher toute implantation de parc éolien?

Ce n’est pas à Suisse Eole de trancher. Je remarque simplement qu’à Peuchapatte, qui est aussi inscrit à l’ISOS, existe depuis 2011 un parc de trois éoliennes produisant l’équivalent de 3% de la consommation actuelle du canton du Jura. Les vents sont très favorables à cet endroit et le nombre restreint des mâts limite l’impact sur le paysage. Cela montre également que finalement les éoliennes font davantage peur lorsqu’elles sont à l’état de projet qu’une fois installées.

Certains continuent de se plaindre du bruit engendré. D’autres estiment que la production d’électricité induite ne vaut pas une telle atteinte aux paysages...

Au contraire, l’énergie éolienne constitue la meilleure défense possible de notre paysage. Parce qu’il s’agit d’une énergie propre et renouvelable, parce que surtout elle constitue une partie importante de la transition énergétique dans laquelle la Suisse s’est engagée. Le plus grand danger pour nos paysages n’est autre que les changements climatiques. Regardez ce qui s’est passé l’année dernière dans le canton de Neuchâtel: un nombre considérable de pins ont souffert de la sécheresse et doivent maintenant être abattus.

Tout de même, installer des mâts d’acier de près de 150 mètres à proximité d’un bourg médiéval très connu et visité...

Le projet «Sur Grati» prévoit effectivement l’implantation de six éoliennes de 149 mètres de haut. Mais d’abord, elles ne se situeraient pas juste au-dessus de Romainmôtier mais à 3 kilomètres. Ensuite, pour ce qui est de la hauteur, il faut bien aller chercher le vent là où il se trouve!

Des voix s’élèvent pour affirmer que l’objectif de voir s’ériger 600 à 800 éoliennes d’ici à 2050 en Suisse doit largement être revu à la baisse vu le nombre d’oppositions et de complications que chaque projet suscite. Le canton de Vaud, justement, qui devait à lui seul en construire plus de 150, n’en compte encore aucune en service par exemple...

Il faut le soutien des communes. Avec du dialogue, on y arrive. Quant à la population, elle n’est pas forcément contre dans sa majorité. La présidente de Suisse Eole, Isabelle Chevalley, a par exemple relevé qu’un sondage réalisé en 2010 à Neuchâtel montrait une proportion d’avis favorables dépassant les 90%.

Reste à savoir s’ils seront encore du même avis lorsqu’une éolienne pointera le bout de son rotor près de chez eux, non?

Notre modèle énergétique prévoit 30% d’énergie renouvelable. 60% en serait fournie par l’hydraulique, le reste par la biomasse, le solaire et l’éolien. La Suisse peut devenir un laboratoire dans ce domaine. Et si l’Autriche compte déjà 1000 éoliennes, pourquoi pas nous?

Texte: © Migros Magazine | Pierre Léderrey

Auteur: Pierre Léderrey