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15 avril 2013

Ernst Fehr, lauréat du prix Gottlieb Duttweiler 2013

Pour ses travaux démontrant que l’«homo œconomicus» était plus souvent motivé par le sens de l’équité que par l’appât du gain, Ernst Fehr, professeur à l’Université de Zurich, vient d'être primé.

Professeur de microéconomie
à l’Université de Zurich, Ernst Fehr est souvent cité comme candidat au prix Nobel.
Professeur de microéconomie 
à l’Université de Zurich, Ernst Fehr est souvent cité comme candidat au prix Nobel.

Décrit comme l’homme qui a mis l’économie sens dessus dessous par l’émission Eco de la télévision suisse alémanique, Ernst Fehr enseigne à l’Université de Zurich la microéconomie ainsi que les sciences économiques expérimentales et dirige l’Institut d’économie. Originaire du Vorarlberg, ce chercheur de 56 ans a déjà reçu de nombreuses distinctions et est régulièrement cité comme candidat au prix Nobel.

Ernst Fehr a en effet révolutionné les sciences économiques comme aucun autre avant lui. Il a révisé le modèle classique selon lequel l’homme est avant tout animé par des motifs égoïstes, s’activant de manière rationnelle et systématique à assurer son profit.

Sur la base de nombreuses expériences, Ernst Fehr n’a pas seulement bouleversé l’image traditionnelle de l’homo œconomicus, il a aussi permis de jeter des ponts entre économie et psychologie, neurosciences et biologie, montrant que les actions humaines étaient inspirées par toute une variété de mobiles, où le sens de l’équité avait souvent plus de part que l’intérêt personnel.

Pour ses travaux, Ernst Fehr a reçu le prix Gottlieb Duttweiler. Doté de 100 000 francs, celui-ci lui a été remis le 9 avril dernier à l’institut éponyme sis à Rüschlikon (ZH). Pour voir les photos de la soirée

Migros Magazine a rencontré Ernst Fehr pour savoir en quoi les valeurs de justice et de transparence étaient importantes en économie.

Vous avez déjà obtenu de nombreuses distinctions. Que signifie pour vous le prix Gottlieb Duttweiler?

J’en suis particulièrement fier. Car ce prix ne récompense pas une prouesse scientifique, mais une contribution à l’intérêt général. De plus, je me sens très honoré si je considère la liste des lauréats, on y trouve notamment des figures historiques telles que Václav Havel...

En tant qu’économiste, que pensez-vous du fondateur de Migros, Gottlieb Duttweiler, qui a donné son nom à ce prix?

J’admire non seulement ses réalisations économiques, mais aussi et avant tout son œuvre sociétale. Dans une période où s’affrontaient les idéologies extrêmes, Gottlieb Duttweiler a plaidé pour une voie entre socialisme et capitalisme. L’histoire lui a donné raison, car le communisme a échoué depuis, et il est devenu clair que l’économie de marché nécessitait des correctifs d’ordre social.

Vous avez révolutionné notre perception de l’économie. Comment expliqueriez-vous vos découvertes à un profane?

Mes collaborateurs et moi avons montré au moyen d’expériences à quel point les motivations qui orientent les comportements humains sont diverses. Nous avons aussi mis en évidence le fait que le cadre institutionnel nous influençait passablement. Il est clair en tout cas que la recherche du profit ne suffit pas à expliquer notre conduite.

Laquelle de vos nombreuses expériences s’est révélée la plus instructive?

Je prendrais l’exemple de ce test impliquant deux sujets et une somme d’argent qui est mise en jeu. On demande alors au gagnant s’il accepte de partager son gain avec l’autre personne, mais certains décident de tout garder pour eux...

Mais cela correspond au modèle de l’«homo œconomicus» qui cherche toujours à maximiser son profit!

Attendez! L’expérience n’est pas terminée. Un troisième sujet intervient. Celui-ci reçoit également une somme d’argent et se voit proposer le choix suivant: il peut soit garder la totalité de la somme, soit en utiliser une partie pour sanctionner le gagnant égoïste. Ce faisant, il paie un certain montant pour que le gagnant se voie retirer tout ou partie de l’argent gagné. Or, il est étonnant de constater combien les participants sont nombreux à choisir la solution de la sanction.

Ils préfèrent donc sacrifier une partie de leur gain plutôt que de tolérer une injustice?

Exactement. Ce que je trouve particulièrement intéressant c’est que cette expérience a été menée plusieurs fois dans différents cercles culturels, y compris dans de nombreux milieux modestes. Le résultat est toujours le même: le désir d’équité pousse de nombreuses personnes à sanctionner l’égoïsme.

Cette expérience consiste à punir les gagnants indélicats. Elle rappelle le débat passionné autour des rémunérations abusives. Comment se fait-il que les Suisses, plutôt conservateurs d’habitude, se révoltent contre les indemnités perçues par l’élite économique?

Je pense que les Suisses ne sont pas traditionnellement opposés à une répartition inégalitaire des richesses. Mais ils désapprouvent le fait qu’il ne semble plus y avoir de commune mesure entre le salaire et les prestations. Pour prendre un exemple éloquent: pratiquement personne ne critique les revenus de Roger Federer, car chacun peut suivre ses exploits sportifs à la télévision. Le montant considérable que devait encaisser Daniel Vasella, par contre, semblait incompréhensible et injustifiable à beaucoup de Suisses.

Daniel Vasella est un exemple parmi d’autres. On constate dans la population un sentiment de refus largement répandu à l’encontre des salaires élevés perçus par de nombreux PDG. Que faudrait-il faire pour résoudre ce conflit?

Je n’ai pas vocation en tant que scientifique à proposer des solutions politiques. Je crois cependant que l’Etat ne devrait pas intervenir en force dans les questions salariales, car cela pénaliserait le développement économique. Il faudrait plutôt encourager la transparence des prestations par des mesures adaptées. Il s’agirait notamment de favoriser l’autorégulation, en approuvant le versement de bonus seulement lorsqu’ils se justifient par des prestations clairement démontrables.

Comment devraient s’appliquer ces mesures concrètement?

Un conseil d’administration pourrait par exemple annoncer le salaire moyen annuel que son PDG est censé gagner durant les cinq prochaines années. Mais ce revenu resterait conditionné à la réalisation de certains objectifs mesurables, ce qui obligerait à instaurer une certaine transparence. Le public verrait clairement que cette rétribution est fixée d’après une prestation et non pas de façon arbitraire.

Encore une question sur l’image des sciences économiques: de nombreux profanes critiquent le fait que les spécialistes de la finance n’ont pas vu venir la crise. Que répondez-vous à cela?

Attendre des économistes qu’ils prédisent la prochaine crise est une exigence démesurée. Nous sommes capables d’analyser un système pour en repérer les faiblesses et les dysfonctionnements, tout comme les ingénieurs peuvent signaler les défauts de construction d’un avion. Cela ne signifie pas que nous sommes en mesure de prédire le prochain crash.

Auteur: Michael West