Archives
5 mai 2014

Escargot: cet étranger si près de nous

Vorace brouteur de laitues, éternel assoiffé, muscle rampant d’une incroyable agilité, il fait le malheur des jardiniers et fascine les biologistes. Parce que son mode de vie est aux antipodes du nôtre. Plongée dans une spirale.

Jérôme Fournier
Le jardin du biologiste Jérôme Fournier regorge d’escargots.

Son jardin de Vernayaz (VS), en ce jour de pluie, est un paradis. Pour les escargots, bien sûr. Lesquels s’aventurent ventre à terre, si l’on ose dire, entre les petites herbes, les hautes tiges et les branches de baguenaudier. Toutes cornes dehors et la coquille luisante. Il faut avouer que Jérôme Fournier, biologiste qui partage son temps entre l’enseignement et un bureau d’écologie appliquée, ne les chasse pas. Au contraire.

Les mollusques sont un excellent groupe bio-indicateur, puisqu’on les trouve dans tous les milieux, du fond de nos lacs à plus de 3000 m d’altitude. Les espèces présentes nous indiquent les caractéristiques d’un biotope, ce qui permet d’attribuer une valeur biologique au milieu étudié.»

L'escargot de Bourgogne.

Car, en matière de gastéropodes – escargots et limaces comprises, ces dernières ayant simplement perdu leur coquille sur la route de l’évolution – il en existe toute une panoplie. En Suisse, quelque 250 espèces, dont une cinquantaine aquatiques. Escargot des haies, avec sa spirale bien dessinée sur coquille jaune ou ambrée, petit-gris, mais aussi hélicelle blanche ou encore bulime zébré avec sa coquille conique. «Les plus grosses espèces, comme l’escargot de Bourgogne , Helix pomatia, sont connues du public, mais il en existe aussi des toutes petites, souvent enfouies dans le sol, qui ne mesurent pas plus de 2 mm.» Ce que l’on ignore aussi, c’est que plus de 40% des mollusques suisses sont sur liste rouge, menacés à différents degrés, jusqu’à l’extinction pour certains d’entre eux.

Victimes du réchauffement climatique

Une situation alarmante? Oui, mais difficile à corriger. D’autant que leur disparition est intimement liée aux modifications des habitats: disparition des milieux humides, densification des forêts, intensification des prairies maigres, embroussaillement, autant de bouleversements qui finissent par avoir raison de certains bicornes. «Les escargots sont liés à tous les milieux naturels mais aussi à certains milieux anthropiques, vieilles bâtisses, abris de jardin etc. Quand on refait ces ouvrages en pierres, toute la petite faune qui s’était installée dans les interstices est menacée.» Sans oublier que la construction d’une simple route qui coupe une forêt en deux, est souvent un obstacle infranchissable pour un petit organisme rampant, aussi musclé soit-il (un escargot de deux grammes peut tirer un poids de deux kilos, mieux que Hulk!).

L'escargot des haies.

Quant au réchauffement climatique, rien de bon non plus pour les mollusques. Avec l’assèchement des marais, c’est tout un biotope qui disparaît. Alors qu’ils peuvent survivre des mois, cloîtrés dans leur coquille, et qu’ils ont réussi à s’implanter dans tous les milieux, terrestres et aquatiques, ils s’adaptent mal aux changements trop rapides.

Les mollusques se déplacent lentement, de quelques dizaines de mètres par année. Si leur habitat se modifie durablement, ils ont de la peine à réagir et à changer de lieu, surtout si celui-ci est isolé.»

L'escargot des haies.

Heureusement, il existe des espèces qui, paradoxalement, raffolent des sols secs et chauds, et autres pelouses steppiques rocheuses. Comme le modeste maillot grain , Granopupa granum, qui ne se plaît que sur certains adrets du Valais et dans le Sud de la France. Ce minuscule gastéropode, on s’en doute, n’a que quelques jours pluvieux pour accomplir son cycle de vie. Aux premières gouttes d’eau, il sort, se nourrit et cherche un partenaire – par bol, tout individu fait l’affaire puisqu’il est hermaphrodite, donc porteur des deux sexes à la fois, mais il doit quand même s’accoupler pour faire son échange de spermatozoïdes.

Quand un escargot dévore l’un de ses semblables

Oui, les colimaçons ont des mœurs parfois étranges. Comme ces escargots carnivores. Certains spécimens de la famille des zonites, appelés aussi luisants, à la coquille plus vernie que les autres, sont en effet des gastéropodes redoutables, puisqu’ils peuvent dévorer leurs congénères. On les imagine planqués sous une feuille de pissenlit, mettant soudain le turbo pour fondre au ralenti sur leurs proies débonnaires, qu’elles dépècent de leur langue râpeuse.

Le bulime zébré. (Photo: DR)

Ainsi va l’ordinaire cruauté des hôtes du jardin... Compétition pour la nourriture, vigilance pour échapper aux grives et aux hérissons et même luttes intestines. On trouve en effet des espèces invasives. Qui colonisent les lieux plus rapidement que les autres. C’est le cas de l’hydrobie de Nouvelle-Zélande, petit mollusque coniforme qui a pris ses quartiers dans tous les cours d’eau de plaine, mais sans menacer les autres espèces. C’est le cas aussi de la loche méridionale, arrivée du Sud de l’Europe par salade il y a une cinquantaine d’années, qui bouscule sa cousine indigène, la loche rouge, dont elle partage la même niche écologique. Plus rapide à se reproduire, plus mobile, plus adaptable, – elle squatte toutes les altitudes, de la plaine jusqu’à 2000 mètres – elle occupe le terrain et fait le désespoir non seulement des jardiniers, qui voient leur potager ruiné après son passage, mais des biologistes: «Pour les naturalistes, défenseurs de la biodiversité, il est toujours regrettable de voir une espèce disparaître», soupire Jérôme Fournier, qui a trouvé un stratagème pour protéger ses légumes.

Un mode de vie «slow» à prendre en exemple?

Insatiable dévoreur de jeunes pousses, parfois féroce prédateur, gluant séducteur qui, une fois fécondé, devient mère pondeuse, l’escargot est vraiment étrange. Mais les esthètes s’arrêteront sur l’architecture de ses coquilles, fines sculptures zébrées, striées ou même dentelées. Et surtout sur son rythme de vie, qui fait de lui l’emblème de la slow life. «C’est extraordinaire, ces petits morceaux de chair qui rampent sur leur bave. Malgré leur mode de déplacement si peu efficace et leur apparente vulnérabilité, ils ont traversé les âges tout en se diversifiant. Et puis, à une époque aussi trépidante, c’est très apaisant de se pencher sur les escargots», sourit le biologiste.

© Migros Magazine – Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla